L’incendie d’un bar à Crans-Montana, en Suisse, le 1er janvier et son terrible bilan – 40 morts et 116 blessés – ont légitimement bouleversé l’opinion publique des pays limitrophes de la Suisse et sans doute bien au-delà… et les médias ont largement rapportés les faits connus ou découverts jour après jour, tout autant que l’émotion, voire la colère, des familles de victimes ou de certains témoins du drame. C’est leur rôle.
Ce qui l’est moins, en revanche, c’est que bien peu d’entre eux n’ont tempéré les excès de certaines accusations, en premier lieu contre le couple Moretti, propriétaires français de l’établissement, en second lieu contre la justice suisse qui aurait « tardé » à incarcérer Jacques Moretti (seulement le 9 janvier), tout en laissant « libre » sa femme Jessica, puis « libéré » le premier après « seulement » 15 jours de détention, décision qui offusque la dirigeante italienne Giorgia Meloni : celle-ci a ainsi exprimé « la vive indignation du gouvernement et de l’Italie » (dont six ressortissants ont trouvé la mort dans le drame) et a jugé que « cette décision représente une grave offense et une nouvelle blessure infligée aux familles des victimes de la tragédie de Crans-Montana et à ceux qui sont encore hospitalisés. »
Ce « faits-divers », certes ô combien abominable, ne se cantonne donc plus à une simple tragédie humaine, mais se déplace sur un terrain politique, de façon assez étonnante puisque de motivations politiques ou religieuses, il n’y aurait trace, sauf rebondissements éventuels et à jusqu’à ce jour, peu probables.
Le rôle de la Justice est avant tout une recherche de la vérité, puis de jugement sans affect ; comme elle l’a expliqué, la mise en détention de Jacques Moretti n’était que « préventive » et ne se justifiait que par les « craintes d’une possible fuite », ce que le versement d’une caution de 200 000 francs suisses (215 000 euros), assorti de « mesures de substitution » (confiscation du passeport, interdiction de voyager, sans port d’un bracelet électronique, mais avec obligation de se présenter une fois par jour au commissariat de police) semble écarter.
Ajoutons qu’une « cavale » n’est guère à la portée de tout le monde : Jacques Moretti et son épouse, même pour ceux qui les détestent le plus, ne sont pas d’importants maffieux, disposant de complices et de moyens financiers suffisants pour espérer échapper à Interpol ; et encore, rares sont les grands maffieux à échapper à une arrestation ad vitam æternam…
Au-delà de cette objection, la détention de Jacques Moretti (sinon de son épouse) se justifiait-elle réellement alors que le couple n’est ni jugé, ni condamné et que son « entière » responsabilité n’est pas encore établie ?
La « présomption d’innocence » désormais obligatoire avant toute condamnation pour n’importe quelle personne dont, souvent, les délits sont pourtant avérés, ne peut-elle leur bénéficier, eux qui n’ont tout de même pas orchestré sciemment cette tragédie et dont on peut légitimement penser qu’elle les affecte humainement, sinon autant que les familles des victimes, du moins certainement, eux aussi ? Ce qui, bien sûr, n’exclut en rien leurs éventuelles et peut-être lourdes responsabilités. Et leurs condamnations futures si telles est le cas.
Sans se faire en aucune façon leur avocat, mais simplement pour tenter de raison garder, n’est-il pas indispensable de laisser la police et la justice œuvrer sans passions, sans pressions, afin d’établir si d’autres personnes, voire des institutions, n’auraient pas une part – et quelle part – de responsabilité dans ce drame et dans son ampleur ?
Beaucoup s’insurge souvent, à juste titre et moi le premier, contre le laxisme judiciaire de « présumés innocents »… mais le lynchage populaire de « présumés coupables » n’est-il pas tout aussi indigne ?
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Directeur du site EuroLibertés. Ancien auditeur de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale, chroniqueur politique, éditeur (éditions Dualpha, Déterna, L'Æncre, Dutan et Atelier Fol'Fer) et auteur de plus d’une centaine de livres. Il a été sociétaire de l’émission « Bistrot Liberté » sur TVLibertés où il a également co-animé pendant plusieurs années avec Roland Hélie l'émission « Synthèse ». Derniers livres publiés : "Verbatim d'un délire sanitaire" (avec Bernard Plouvier) aux éditions Dualpha et "Jean Picollec l'atypique" aux éditions Synthèse nationale.