8 mai 2016

Nasheed contre Metal

Par Thierry Bouzard

 

Le 13 novembre 2015, au Bataclan, on a vu comment les Eagles Of Death Metal (EODM) ont filé devant les islamistes. C’était bien la peine de s’affubler d’un nom pareil (Les Aigles du métal mort). Il faut dire que leur concert s’est terminé quand les terroristes musulmans ont fait irruption dans la salle en rafalant à la kalachnikov, juste au moment où le groupe interprétait Kiss The Devil (Embrasse le diable), ça ne pouvait pas tomber mieux. Bilan : 90 morts, sans compter ceux à l’extérieur. Ils chantent donc n’importe quoi : « I’ll love the Devil/ I’ll kiss his tongue/ I will kiss the Devil on his tongue » (J’aimerai le démon/ J’embrasserai sa langue/ J’embrasserai le démon sur sa langue).

Ces rockers défoncés à l’alcool et aux amphétamines invoquent le démon, le référentiel maléfique de nos sociétés occidentales et sont incapables d’affronter la mort. Les esprits forts rigolent que le diable n’existe pas, mais la coïncidence est brutale. Et il ne faudrait pas chercher beaucoup pour y trouver une conjonction planétaire, déjà qu’on était un vendredi 13 et la journée de la gentillesse… À cause de leur nom, on les prend pour un groupe de Metal, ils ne jouent que du blues rock et font dans l’humour, enfin ils essaient. Leur dernier album a pour titre Zipper Down (Braguette ouverte), mais ça ne fait plus rire personne.

En face, ça chante aussi, dans un autre genre. Car les chansons des islamistes auraient dû servir d’avertissement. Pour recruter, ils diffusent des nasheeds, ces morceaux assez envoûtants qui appellent au djihad. Les paroles sont le plus souvent en arabe, parfois en anglais, mais depuis l’attentat de janvier dernier, ils enregistrent aussi en français. Il y a une clientèle. On pourrait croire à des polyphonies, il n’en est rien, une voix est enregistrée et démultipliée pour donner l’impression d’un chœur, des instruments numériques sont ajoutés pour l’accompagnement. Le résultat est une musique fascinante, mais complètement virtuelle, à l’image de leur conception religieuse déconnectée de la spiritualité, mais pas de la gymnastique, tout est traité à l’ordinateur suivant les mêmes méthodes que les vedettes étasuniennes de la chanson. Pas d’instruments de musique, chez les salafistes, ils sont impurs.

Les islamistes font circuler des vidéos où ils les détruisent, sous prétexte qu’il n’y en a pas dans le Coran. À ce compte-là, les traditions musicales arabes devraient toutes disparaître pour ne laisser que l’appel à la prière du muezzin, une complète régression musicale. C’est d’ailleurs ce qu’enseigne aux enfants l’imam dans l’école coranique de la mosquée Sunna de Brest, Rachid Abou Houdeyfa, celle qui est financée par la mairie par clientélisme ethno-électoral. Il explique aux enfants que s’ils écoutent de la musique, ils seront transformés « en singes ou en porcs. »

Les nasheeds étaient déjà exploités par les Frères musulmans dans les années soixante, c’est la guerre d’Afghanistan qui élargit leur audience, démultipliée depuis qu’ils sont utilisés par l’État islamique. Ils n’ont d’ailleurs pas perdu de temps ; le sang des 130 victimes parisiennes était à peine sec que l’EI diffusait déjà un nouveau nasheed en français : « Tue les soldats du diable sans hésitation,/ Fais-les saigner même dans leurs habitations,/ N’aie peur de rien, fonce tout droit vers le bonheur,/ Le champ de la bataille est le champ des honneurs. »

Ce discours montre que la population des banlieues françaises, encore insuffisamment islamisée, est la cible visée par la propagande de l’État islamique. En mars dernier, il diffusait déjà On va pas se laisser abattre, le 2e nasheed en français : « Oui Charlie Hebdo est mort,/ Des prophètes il se moquait.
[…] Il nous faut taper la France./
Il est temps de l’humilier./
On veut voir de la souffrance,/
Et des morts par milliers./
La bataille est engagée./ La vengeance sera terrible./
Nos soldats sont enragés./ Votre fin sera horrible.
[…]
On est venu dominer et nos ennemis vont périr. »

Les banlieues françaises raffolent de ce genre de chansons, elles vont supplanter le rap, trop connoté US et récupéré par les médias officiels.

D’ailleurs, le rappeur allemand Deso Dogg avait indiqué la voie. Denis Mamadou Cuspert de son vrai nom, était fils d’une mère allemande et d’un père ghanéen. Après diverses condamnations, il se convertit à l’islam. Il rejoint l’EI en 2012, adopte le nom d’Abu Talha al-Almani, prend en charge la propagande et le recrutement, et se met aux nasheeds. Une bombe met fin à sa carrière en octobre dernier.

Ces techniques de propagande ne sont pas anodines. Le psychisme humain fonctionne toujours suivant les mêmes principes. Utilisée depuis toujours comme outil de lien collectif et de communication, la chanson est un moyen privilégié de propagande, aussi bien pour défendre l’ordre social que pour le détruire. Luther en savait quelque chose, mais les cantiques montfortains ont aussi été efficaces. La Marseillaise est d’abord une chanson révolutionnaire et, au XXe siècle, les chants politiques se sont affrontés dans les rues. Les nasheeds montrent que la chanson reste un moyen fonctionnel, les chanteurs étasuniens d’EODM n’ont pas résisté. Mais la ligne de front musicale ne passe pas par eux, ni par les grandes vedettes de la chanson mondialisée que l’on distille dans les lieux publics européens.

Leur effet est plutôt de démanteler les capacités de résistance identitaire, les liens communautaires des populations d’Europe. Là encore, la chanson rend compte des rapports de force en présence, des lignes de front. D’un point de vue sociétal, l’outil chanson est toujours opérationnel, et s’imaginer que l’on pourrait échapper à son influence serait présomptueux. Il envahit l’espace public et la sphère privée sans qu’une réflexion soit apportée à la sélection de ce que l’on écoute. Car si la musique agit sur les émotions, elle influence profondément les individus par les liens culturels et les références collectives durables qu’elle met en place. Il ne s’agit pas de répondre aux nasheeds en s’identifiant aux répertoires US, mais de savoir où sont les chansons actuelles qui témoignent de notre longue mémoire musicale et sont capables de les affronter.