Georges Moréas : la police mène à tout, à condition d’en sortir
(article écrit sans recours à l’Intelligence artificielle)
Il y a des écrivains qui inventent des crimes parce qu’ils n’en ont jamais vu.
Et puis, il y a Georges Moréas.
Celui-là n’avait pas besoin de documentation : il avait passé sa vie la tête dans les dossiers et le corps sur le terrain, dans les commissariats, en planque, nez-à-nez avec les voyous qui sont des cadavres en devenir, les aveux et les mensonges. Il avait fréquenté le crime avant de fréquenter les libraires. C’est un avantage considérable pour écrire des romans policiers, et une assez mauvaise nouvelle pour l’humanité.
Georges Moréas naît en juin 1938 à Boulogne-Billancourt, là où Sartre s’amusera sur un tonneau. Il entre dans la Maison Poulaga en 1965, à la DST, comme officier de police adjoint. Il intègre ensuite l’École nationale supérieure de la police et devient commissaire. « Patron ». Il est affecté au Groupe de répression du banditisme du SRPJ de Versailles, ce qui constitue une excellente école pour apprendre que le mal n’a pas toujours la physionomie que lui donnent les mauvais romans.
En 1978, il crée la Brigade de recherche et d’intervention de Nice. Puis il monte encore d’un étage dans cette singulière hiérarchie où l’on ne distribue pas des prix littéraires mais des hommes dangereux : il prend la direction de l’Office central pour la répression du banditisme, qu’il dirige de février 1982 au 18 juillet 1983. Puis c’est le grand départ, sans fanfare. Il démissionne de la police en 1985. Trop plein de tout.
Vingt ans de police.
Vingt ans à regarder les hommes lorsqu’ils cessent de se raconter des histoires.
Il aurait pu devenir consultant à la télévision (d’ailleurs il a travaillé avec Yves Rénier, pour ressusciter le Commissaire Moulin qui vieillissait), raconter à des journalistes ce qu’ils avaient déjà décidé de penser, ou publier ses souvenirs sous une photographie où il aurait regardé l’objectif avec la gravité réglementaire des anciens policiers.
Il choisit mieux.
Il écrit.
Le premier cadavre est celui de la littérature. Son livre testimonial paraît en 1985 : Un flic de l’intérieur. C’est un livre de souvenirs, mais pas seulement. Moréas y raconte son métier, ses hommes, ses affaires, les coulisses pas toujours très propres de la Police judiciaire (mais doivent-elles l’être pour être véritablement efficaces ?) et surtout cette étrange maladie professionnelle qui consiste à regarder la société par son envers. L’ouvrage connaît un véritable succès. Des centaines de policiers viennent même lui serrer la main avec leur exemplaire sous le bras. Moréas racontera plus tard qu’il avait écrit ce livre comme une sorte de journal intime, sans savoir au départ qu’il serait publié.
C’est peut-être là que commence son véritable métier d’écrivain.
Non pas lorsqu’il invente. Lorsqu’il accepte de se souvenir.
Puis vient Un Solo meurtrier, en 1986. Le commissaire Solo y apparaît aux prises avec une affaire terroriste : une bombe, des corps, une petite fille morte, et cette phrase qui donne le ton : « Est-ce qu’un flic oublie, je veux dire un flic comme moi ? »
Moréas ne fait pas semblant de découvrir le crime.
Il sait.
Et ce savoir donne à ses romans une qualité assez rare : ils ne regardent pas la police de l’extérieur.
Il y a chez lui le bruit des portes, la fatigue, les hiérarchies, les collègues, les chefs, les médias, les magistrats, les voyous. Il y a surtout cette chose que les romanciers mondains oublient parfois : un policier est un homme qui travaille.
C’est beaucoup moins romanesque.
C’est beaucoup plus intéressant.
Le Fleuve Noir reconnaît les siens. En 1988, Moréas y entre les stylos, dans la collection « DPJ 6 ». Il y publie Flicxation, Un homme mystérieux, Un été de chien et Black Money. En 1989 viennent Boule de neige et Le Cercueil de verre. En 1990, La Dernière Victime.
Les titres ont au moins le mérite de ne pas solliciter l’Académie française.
Dans Un homme mystérieux, un ancien policier rend sa carte et son calibre, disparaît, puis devient détective privé. À la DPJ6, les policiers doivent composer avec les prises d’otages, les trafiquants, les guerres de services et une administration qui, comme toutes les administrations, possède cette remarquable faculté de découvrir la procédure précisément au moment où il faudrait agir.
La Dernière Victime paraît en 1990 : un détective privé est retrouvé mort dans la glace, sans blessure apparente. La police des polices s’en mêle, et le contrôleur général Brando prend l’affaire en main.
Moréas écrit donc des romans policiers.
Mais il ne fait pas exactement de la police un décor.
Il en fait un personnage.
C’est une différence considérable.
Et puis Proust vint troubler le commissaire. Il fallait bien qu’un jour la littérature vienne mettre son nez dans cette histoire.
Elle le fait avec un titre admirable : Le Flic qui n’avait pas lu Proust, publié au Fleuve Noir en 1996.
On pourrait croire à une plaisanterie.
C’en est une.
Mais comme toutes les bonnes plaisanteries, elle contient une accusation.
Le flic du titre en a assez : assez des voyous qui lui tirent dessus, assez des chefs qui le sermonnent, des médias qui le critiquent, des magistrats qui le censurent, des bureaucrates qui pensent à sa place. Il rend son tablier. Ou plutôt sa carte.
Et il y a quelque chose de délicieux dans cette rencontre entre la police et Proust.
Le policier qui n’a pas lu Proust devient presque, par cette ignorance même, le plus proustien des personnages : il voudrait échapper au temps, aux chefs, à la société, à sa propre histoire.
Il lui manque seulement une madeleine.
Mais dans la police, on a plutôt des procès-verbaux.
Moréas ne s’arrête pas à l’écriture.
Dans les années 1990, il achète un voilier et navigue pendant quatre ans, renouant ainsi avec un premier métier exercé avant la police : il avait été radio dans la marine marchande. Puis il revient à terre et à l’écriture.
On comprend alors peut-être mieux le personnage.
Il n’aime décidément pas beaucoup les bureaux.
Après la police, la mer.
Après les dossiers, les romans.
Après les commissariats, le large.
Il y a des hommes qui changent de métier.
Moréas change de décor. Le crime, enfin, débarrassé de ses romans.
En 2000, il publie Crimes de sang-froid : 25 affaires récentes issues des archives de la PJ, avec Guillaume Daubigné, aux éditions de L’Archipel. Vingt-cinq affaires criminelles puisées dans les archives, reconstruites à partir des dossiers, des témoignages et, lorsque cela est possible, de la parole des victimes ou des assassins.
Voilà peut-être son vrai territoire.
Non pas le roman policier.
Le crime réel.
Parce que le crime réel n’a pas besoin d’être amélioré.
Il est déjà suffisamment invraisemblable.
Moréas publie encore Dans les coulisses de la lutte antiterroriste. De la rue des Rosiers à l’état d’urgence en 2016, puis Mesrine, l’instant de mort en 2022.
Pendant de longues années, il tient POLICEtcetera, d’abord sur le site du Monde. Ce blog très couru, devenu indépendant en 2024 après dix-huit années de collaboration avec le grand quotidien du soir, s’est élargi de la police à la justice, au droit, aux libertés individuelles et aux grandes affaires criminelles.
Il continue donc d’écrire. Sous une autre forme. Ce qui est peut-être la meilleure manière de rester policier : continuer à regarder.
Car Moréas appartient à cette catégorie rare d’écrivains pour lesquels l’écriture n’est pas une décoration ajoutée à la vie. Elle en est la continuation par d’autres moyens.
Il a commencé par faire parler les hommes.
Puis il a fait parler les dossiers.
Puis les morts.
Et maintenant les mots.
Ce n’est pas une carrière littéraire.
C’est une enquête qui dure.
Et, comme toutes les bonnes enquêtes, elle n’est probablement pas terminée. C’est aussi une assez jolie définition de la littérature, l’éternité.
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