par Nicolas Boileau, chroniqueur sur internet

 

« Nous avons crĂ©Ă© Goldstein », dit Orwell dans 1984. Alors un peu de thĂ©orie de la transpiration : je suis pro russe, mais suis surtout pro paix. Nous nous acheminons vers une guerre qui peut anĂ©antir l’Europe. Je sais que les AmĂ©ricains rĂȘvent d’en dĂ©coudre avec les Russes en mĂȘme temps qu’ils dĂ©sirent ruiner ce qui reste du vieux continent dirigĂ© par une poignĂ©e de chipies ou de minables. Mais on oublie la rĂšgle un du cinĂ©ma US : il faut que le mĂ©chant soit « rĂ©ussi ».

Obama a soumis l’Europe parce qu’il Ă©tait noir, cool, jeune, prix Nobel, ce qu’on voudra. Un continent de zombis comme celui-lĂ  n’est pas dur Ă  soumettre, en tout cas moins que les Philippines. Il reste qu’il n’aurait pas autant cassĂ© la baraque, cet Obama, sans l’appoint d’une troisiĂšme force extraordinaire nommĂ© Vladimir Poutine. Celui-lĂ  aura Ă©tĂ© non pas the wrong man, pour reprendre un Ă©dito du NYT, mais the right man at the right place. Vous vouliez un ennemi russe parfait, avec une tĂȘte de cyborg, un passĂ© KGB, des mƓurs de chasseur, un comportement d’autocrate, un rĂ©flexe orthodoxe, une obsession gĂ©opolitique, une brutalitĂ© de cosaque, et nous l’avons.

DĂšs lors, il n’a pas Ă©tĂ© compliquĂ© pour les USA de mobiliser leur presse et leurs agents pour reprendre le contrĂŽle de l’Europe. Poutine Ă©tant lĂ , et faisant 80 % du boulot, il Ă©tait simple de dĂ©chaĂźner l’opinion contre la Russie, qui reste la terre du goulag, du bolchevisme, du tsarisme, des pogroms, de tout ce que vous voudrez pour faire peur dans les chaumiĂšres bobos qui vont voter JuppĂ©.

En 2007, Bush avait dĂ©shonorĂ© son pays sur les champs de bataille et sur les plateaux tĂ©lĂ©, en 2016 Poutine aura fait de l’oncle Sam le nouveau sauveur du monde, rĂŽle dont il ne se dĂ©partit pas. L’oncle Sam peut remercier Poutine dĂ©cidĂ©ment. « Tu me demandais un miracle, je te donne le FBI », disait Alan Rickman dans le film PiĂšge de cristal : « Tu me demandais un miracle pour regonfler l’OTAN et ratisser l’Europe, je te donne Poutine », a-t-on vu.

Il y a deux ans, j’avais Ă©crit deux textes sur ce thĂšme, non pas pour changer mon fusible d’épaule, mais pour indiquer Ă  quel point le cas Poutine posait problĂšme aux rĂ©sistants intellectuels dans ce monde et ailleurs. Je rappelais les points suivants pour Dimitri Medvedev : qu’il avait Ă©tĂ© reçu Ă  Yale par Condoleeza Rice ; qu’il Ă©tait presque copain avec Obama ; qu’il Ă©tait populaire en Europe, et profitait Ă  son pays. Le jour du retour de Poutine au pouvoir, l’idylle Ă©tait terminĂ©e, et le bel Ă©difice s’effondrait. Les prĂ©tentions de l’autocrate, ennemi de l’Ukraine, ami de la Chine, de l’Iran, de la Turquie, de tout un tas de pays dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont Ă©loignĂ©s de notre tradition, ne nous rassurent pas non plus, pas plus que le fait que l’islam envahit les rues de Moscou comme les nĂŽtres, que la population dĂ©cline, que le niveau de vie baisse, et que les rĂ©formes promises peuvent toujours courir. Sanctions, autocratie, guerre, extermination nuclĂ©aire, Poutine le sauveur n’est pas un cadeau, on le comprend. Il est dĂ©testĂ©, mais dĂ©cidĂ©ment trop facile Ă  dĂ©tester. Et le noir gĂ©nie de ce genre de personnages est de se rendre indispensable aux peuples qu’ils font mine de conduire au paradis, quand ils les mĂšnent Ă  l’abattoir.

À ce propos, j’ai eu une nouvelle poussĂ©e d’adrĂ©naline en revoyant le film À la poursuite d’octobre rouge. Sean Connery joue le rĂŽle de l’officier lituanien qui se mutine et doit tuer l’officier politique qui dĂ©range. On est en 1988, et je vous laisse deviner le nom de l’officier politique : Poutine. SacrĂ©e CIA (Tom Clancy travaille pour elle depuis le dĂ©but et il a habilement liftĂ© la brute image du monstre avec Jack Ryan) ! Ils ont mĂȘme devinĂ© le nom de leur futur ennemi sur commande. Des vrais devins ces gars-lĂ .

Mais restons sérieux, car la situation est grave.

Dans son livre AprĂšs l’Empire, Emmanuel Todd faisait remarquer que, jusque-lĂ , la Russie avait Ă©tĂ© habile car elle ne tombait pas dans les provocations amĂ©ricaines. Or, ce temps est rĂ©volu et Poutine a tuĂ© nombre de citoyens d’anciennes rĂ©publiques soviĂ©tiques, aujourd’hui de Syriens (la guerre mondiale pour Assad ?).

Et puisque les grenouilles parlent de guerre froide, rappelons que la Guerre Froide ne fut autre chose qu’une opĂ©ration amĂ©ricaine pour maintenir les EuropĂ©ens Ă©puisĂ©s par la guerre sous le joug. Encore une fois, lisez Ralph Raico(1) et son analyse superbe du rĂŽle de Truman et du gĂ©nĂ©ral Lucius Clay Ă  la veille de l’élection de 1948, pour dĂ©clencher cette guerre froide si utile au Pentagone (maintenir le draft et les budgets militaires) et au capital US. On avait un Staline en attendant un Poutine.

En vĂ©ritĂ© et pour en terminer sur ce point, jamais l’impĂ©rialisme venu d’AmĂ©rique n’avait pu rĂȘver d’un si parfait et limitĂ© adversaire. Car Poutine sort d’un film d’espionnage.

La Russie comme l’Europe ont besoin d’un autre leader en Russie ; Washington surtout pas.

Note

(1) great wars and great leaders ; a libertarian rebuttal (Mises.org), pp. 111-113.

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