par Jean Mabire.

Jean Mabire.

Jean Mabire.

Cette nuit, nous savons que nous serons seuls. Chacun a choisi le lieu de sa retraite et de sa mĂ©ditation. Moi, je pars sur une Ăźle. Je vais voir sombrer dans une mer sans couleur le dernier soleil de l’annĂ©e.

Quand le bateau repart pour le continent, nous restons quelques-uns Ă  nous attarder sur la cale. TrĂšs vite, le bruit du moteur est rongĂ© par la brume. Des oiseaux crient, invisibles. Dans mon Ăźle, il n’y a pas d’hivernants. Les touristes ne rĂŽdent pas dans l’Ouest Ă  la mauvaise saison. Les chemins sont dĂ©serts sous les arbres dĂ©pouillĂ©s.

Nous restons entre nous, entre gens simples. Il y a les gardiens du phare, la patronne de l’hĂŽtel qui se plaint toujours de ses mauvaises jambes et de la morte saison, les pĂȘcheurs aux tignasses emmĂȘlĂ©es, le fermier au pĂ©ril de la mer, le curĂ© avec sa grande barbe grise et ses pantalons rapiĂ©cĂ©s de matelot. Nous sommes au bout du monde. Les enfants imaginent les villes illuminĂ©es, lĂ -bas, Ă  plus d’une heure de bateau. Les vieux s’attardent dans le jour qui fuit. Pour eux, le prochain voyage vers la grande terre se fera les yeux fermĂ©s dans le roulis Ă©ternel.

La fin de l’annĂ©e, c’est encore l’automne, l’arriĂšre-saison. Il ne fait pas froid. Une pluie fine grignote les battements d’une cloche. Ce soir, le vent est tombĂ© et les fumĂ©es montent toutes droites au-dessus des maisons Ă©crasĂ©es par le ciel gris, immense, presque noir maintenant.

L’üle que je voyais encore tout Ă  l’heure du haut du fort avec ses plages dĂ©sertes oĂč pourrissent les bateaux, avec ses marĂ©cages et ses landes, l’üle s’est endormie dans l’odeur du varech humide, du lait frais et de l’ajonc brĂ»lĂ©.

Les gens d’ici maintenant doivent dormir sous les gros Ă©dredons de satin rouge. Les meubles craquent dans la nuit comme les membrures d’un navire. Immobile, une goĂ©lette poursuit son voyage dans une bouteille, en plein cƓur de l’église.

Le bruit de la mer est comme une respiration réguliÚre.

Qui suis-je en train de tromper ? Ces gens simples qui ne font pas de « politique » – on a dĂ©jĂ  bien assez de mal pour gagner sa vie. Ces amis ardents qui veulent bĂątir un royaume ? Ceux qui attendent sur le bord du chemin ? Ceux qui travaillent en silence ? Ceux qui sont comme du pain trĂšs blanc et trĂšs fin sous l’écorce crevassĂ©e telle une paume de paysan ? Me voici Ă©tranger et dĂ©sarmĂ©. Comment dire aux gens intelligents que nous nous battons pour des choses simples ? Comment dire aux gens simples que nous nous battons pour des choses intelligentes ? Il faudrait si souvent se taire. Laisser les horloges moudre les heures, retrouver tout doucement cette union sans phrase avec un peuple sans dĂ©tour.

Mon Ăźle est au bout du monde. Elle est si basse sur la mer, il y a tant de brume certains jours d’hiver que le continent ne voit plus ces rochers qui viennent respirer Ă  la surface de l’eau. On croit parfois qu’ils vont plonger, disparaĂźtre. Mais mon Ăźle est un monde bien rĂ©el avec sa longue centaine d’hommes, de femmes, d’enfants.

Les gens de mon Ăźle savent que l’eau est glacĂ©e au petit matin, que le poisson se vend mal sur la cĂŽte voisine, que ceux qui ont pĂ©ri en mer n’auront jamais une place au cimetiĂšre. Ils savent qu’on ne ruse pas avec le vent, que le courant fait la loi et que la marĂ©e mesure le temps.

L’herbe gorgĂ©e d’eau salĂ©e est douce sous le pied, mais les Ă©pines et les ronces dĂ©chirent les mains. Un fagot de bois arrache une vieille Ă©paule. Le granit pĂšse aussi lourd que le monde.

*
*   *

Dans mon Ăźle, je n’ai pas appris de grandes choses ; je n’ai pas dĂ©couvert les lois qu’il faut donner Ă  l’État, ni comment faire pour que les impĂŽts soient utiles et les armĂ©es efficaces. Mon Ăźle, qui n’est mĂȘme pas une commune, ignore l’expansion Ă©conomique et le fĂ©dĂ©ralisme politique. Ici, les gens se soucient peu de la Normandie, de la France et de l’Europe. Ils trouvent seulement que les touristes allemands ressemblent aux plaisanciers britanniques et qu’on ferait mieux de s’entendre une bonne fois plutĂŽt que de mobiliser les inscrits maritimes pour les faire tuer aux Dardanelles, Ă  Dunkerque, Ă  Dakar, Ă  Haiphong ou Ă  Nemours.

Ce n’est pas dans mon Ăźle, minuscule royaume de sables, de dunes et de galets, que j’ai appris les lois de la bataille politique oĂč nous nous sommes lancĂ©s pour prendre Ă  bras-le-corps tout un continent. Mais c’est pourtant lĂ -bas que je m’en vais quand je veux retrouver le sens profond de toutes choses en ce monde. Pourquoi tant de misĂšres acceptĂ©es et tant de joies inattendues ? Pourquoi ces jeunes marins qui ne reviendront plus et ces vieillards qui n’arrivent pas Ă  mourir ? Pourquoi des actes absurdes, pourquoi des amis inoubliables, pourquoi des fleurs fanĂ©es ?

Dans mon Ăźle, j’ai appris ce qui Ă©tait autrefois et ce qui demeure aujourd’hui le plus nĂ©cessaire : ne pas craindre, ne pas subir, ne pas abandonner.

Notre action est exactement semblable Ă  celle du pĂȘcheur qui repart en mer aprĂšs une tempĂȘte, les filets dĂ©chirĂ©s, le matĂ©riel perdu, le porte-monnaie vide. L’ocĂ©an attend le labour de son bateau comme l’Europe attend le labour de notre charrue. Le mauvais temps ne nous rend pas amers, ni tristes. Nous sommes juste un peu fatiguĂ©s. Les yeux se ferment certaines heures Ă  la barre. On imagine le soleil, une plage, la joie


Dans mon Ăźle, on ne se pose pas de questions. On trouve d’instinct ce qui est nĂ©cessaire et ce qui est inutile. On ne lit guĂšre le journal, mais on consulte souvent le baromĂštre. On croit plus volontiers ce que votre pĂšre vous a appris que ce qu’on entend Ă  la radio. On aime mieux ceux qui sont proches que ceux qui sont Ă©trangers. On ne cherche pas tellement Ă  comprendre pourquoi il faut travailler, mais comment.

Ce qui compte, ce sont des choses réelles, solides sous la main. Un casier à réparer, un état à remplir, une vie à sauver.

Je ne pense pas que je puisse apprendre quelque chose aux gens de mon Ăźle. Mais ce matin, quand le soleil de l’an nouveau se lĂšve, je sais qu’il va Ă©clairer, avant mon Ăźle, tout un continent, lĂ -bas vers l’est, qui Ă©merge du sommeil et de la si longue nuit.

Immense et rouge, le soleil illumine une année nouvelle. Les rochers sont comme des aiguilles sombres. Des paillettes jaune pùle scintillent sur la mer. Mon ßle, mon pays, mon peuple, mes amis saluent le soleil.

Et lentement, tu surgis du sommeil. J’ai veillĂ© sur toi pendant toute cette nuit, ĂŽ mon Europe aux longs cheveux d’or dĂ©nouĂ©s sur mon Ă©paule. Ouvre les yeux, vois, nous allons partir ensemble, pour une Île immense, hĂ©rissĂ©e de menhirs, de cathĂ©drales et de stades. Nous naviguerons du cap Nord au dĂ©troit de Gibraltar, de la mer d’Irlande au golfe de Corinthe. Nous dĂ©couvrirons les Shetlands et les Cyclades, les BalĂ©ares et les Lofoten, Ăźles innombrables de ta couronne, merveilleux royaume de ta beautĂ© et de ta puissance, sous le grand tournant du soleil.

Viens, c’est une annĂ©e nouvelle.

(publiĂ© en 1965 dans L’Esprit public) ; rĂ©Ă©ditĂ© dans le livre Contes d’Europe (tome II), Dualpha, 2000.

Jean Mabire répond au questionnaire de Proust

Pour moi, le comble de la misÚre est : répondre au questionnaire de Proust.

J’aurais aimĂ© vivre Ă  : Tatihou, plutĂŽt que Tahiti.

Mon idéal de bonheur terrestre : vivre sur terre.

Mes héros de roman préférés : Colas Breugnon, Cyrano et ArsÚne Lupin.

Mes héroïnes dans la fiction : Antigone, Barbara la motarde et Maria Chapde­laine.

Mon peintre favori : Breughel l’Ancien.

Mon musicien favori : Richard Wagner.

Ma qualitĂ© prĂ©fĂ©rĂ©e chez l’homme : la fidĂ©litĂ©.

Ma vertu préférée chez la femme : la petite vertu.

Mon occupation préférée : sans réponse (question piÚge).

J’aurais voulu ĂȘtre : Henri Landemer.

Le principal trait de mon caractùre : l’enthousiasme.

Ce que j’apprĂ©cie le plus chez mes amis : l’amitiĂ©.

Mon principal dĂ©faut : l’impatience.

Mon rĂȘve de bonheur : lire au lieu d’écrire.

Mon plus grand malheur (serait) : la cécité.

Ma couleur prĂ©fĂ©rĂ©e : le vert de gris (quand mĂȘme).

Ma fleur prĂ©fĂ©rĂ©e : l’edelweiss.

Mon oiseau préféré : la mùove.

Mes auteurs favoris en prose : Drieu, Hamsan, London, D. H. Lawrence, Giono.

Mes poÚtes préférés : Edmond Rostand, Jean Turlais et Xavier Grall.

Mes héros dans la vie réelle : Jean Prévost et Fridtjof Nansen.

Mon hĂ©roĂŻne dans l’Histoire : Charlotte Corday.

Mon hĂ©ros dans l’Histoire : Roman-Feodorovitch von Ungern-Sternberg.

Mes noms favoris : Ouistreham, Bricquebec, Dieppedalle et Rauville-la-Bigot.

Je dĂ©teste par-dessus tout : l’hypocrisie.

Je méprise le plus (Personnage historique) : Torquemada.

Le fait militaire que j’admire le plus : Sidi-Brahim.

La rĂ©forme que j’admire le plus : la RĂ©forme.

Le don de la nature que je voudrais avoir : l’ubiquitĂ©.

Comment j’aimerais mourir : comme FĂ©lix Faure, prĂ©sident de la RĂ©publique.

État prĂ©sent de mon esprit : frappeur.

Ma devise : celle de Guillaume le Taiseux : « Il n’est pas nĂ©cessaire d’espĂ©rer pour entreprendre, ni de rĂ©ussir pour persĂ©vĂ©rer. »

Politiquement, est : Ă  l’extrĂȘme gauche de l’extrĂȘme droite et, par ailleurs, autonomiste normand, Ă©cologiste intĂ©gral et socialiste europĂ©en..

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Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.

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