Le 18 novembre 2015, à Saint-Denis, était liquidé Abdelhamid Abaaoud. Comment ce djihadiste connu comme notoirement dangereux, a-t-il pu tranquillement faire ses allers-retours entre la Syrie, la Belgique, la GrÚce et la France ?

Il avait mĂȘme expliquĂ© dans Dabiq, le magazine de l’État islamique, que ça ne posait aucun problĂšme. La premiĂšre cause tient au nombre et Ă  l’engouement des jeunes, dont pas mal de convertis, pour Daesh qui a su les sĂ©duire. Pour repĂ©rer et distinguer ceux qui voudraient partir, ceux qui vont partir, ceux qui sont partis et, parmi ceux qui reviennent, de cerner les dangereux des repentis, sans oublier ceux qui ressortent de prison, les structures sont submergĂ©es.

Heureusement, Ă  dĂ©faut de moyens supplĂ©mentaires, la crĂ©ativitĂ© administrative va y supplĂ©er. Ainsi, loin d’ĂȘtre occulte, la « communautĂ© du renseignement » (ne riez pas, c’est la dĂ©nomination officielle) est un grouillement pittoresque de vies administratives complexes et redondantes. Par ordre d’entrĂ©e en scĂšne : La Direction de la Protection et de la SĂ©curitĂ© de la DĂ©fense (DPSD). Initialement DSM (Direction de la sĂ»retĂ© militaire), elle devient en 1981 Direction de la protection et de la sĂ©curitĂ© de la DĂ©fense (DPSD), puis le 9 octobre 2016, Direction du renseignement et de la sĂ©curitĂ© de la DĂ©fense (DRSD). Elle dĂ©pend du ministĂšre de la DĂ©fense, lequel aimant ĂȘtre bien renseignĂ©e, se dote Ă©galement de la Direction gĂ©nĂ©rale de la SĂ©curitĂ© extĂ©rieure (DGSE), qui succĂšde depuis 1982 Ă  l’ancien SDECE.

Certains dĂ©tails Ă©chappant encore Ă  sa sagacitĂ©, le chef d’État-major des armĂ©es se voit dotĂ© d’un autre truc : la Direction du Renseignement Militaire (DRM). CrĂ©Ă©e en 1992 par Pierre Joxe, la DRM avait pour ambition de comprendre les langues que personne ne parle et de se passer des AmĂ©ricains pour les traduire.

Place Beauvau, on trouve la Direction gĂ©nĂ©rale de la SĂ©curitĂ© IntĂ©rieure (DGSI). Elle remplace depuis 2014 la DCRI, elle-mĂȘme fusion en 2008 de la Direction de la Surveillance du Territoire (DST) et de celle des Renseignements GĂ©nĂ©raux (RG). Ce regroupement aurait dĂ» rendre tout le bazar plus efficace. HĂ©las, non ! Trop de diffĂ©rences dans les logiques d’action. L’autonomie des ex-RG, insupportable pour la DST, s’est trouvĂ©e soudain sous la coupe du « secret-dĂ©fense » et de « ceux-qui-savent » ! BridĂ©e dans ses initiatives, censurĂ©e dans ses constats, trop compromettants pour le Pouvoir, voyant ses sources humaines mĂ©prisĂ©es par le credo du tout technologique, et rĂ©orientĂ©e vers le terrorisme international, la traditionnelle surveillance intĂ©rieure s’est relĂąchĂ©e pour le bonheur des radicalisĂ©s bien de chez nous. Carences sans doute Ă  l’origine du Service Central du Renseignement Territorial (SCRT) qui reprend les missions des RG, en concubinage cette fois avec l’efficace Direction du Renseignement de la PrĂ©fecture de Police de Paris (DRPP). S’y ajoute, crĂ©Ă©e Dieu seul sait quand, la Sous-direction Antiterroriste (SDAT) qui avait d’abord dans le collimateur Basques, Corses et Bretons. Il semble pour les gens bien informĂ©s qu’elle dĂ©pende de la Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ).

Reste la gendarmerie, fiĂšre de ses rĂ©seaux de proximitĂ© qu’elle rĂ©pugne Ă  partager. Le Bureau de la Lutte Antiterroriste (BLAT), crĂ©Ă© en 2003, dĂ©pend de la Direction GĂ©nĂ©rale de la Gendarmerie nationale (DGGN). S’y ajoute dix ans aprĂšs la Sous-Direction de l’Anticipation OpĂ©rationnelle (SDAO) « Anticipation OpĂ©rationnelle ! » Ça respire l’efficacitĂ©. On frĂ©mit !

Pour mieux traquer la criminalitĂ©, l’observation de ses circuits financiers paraissait une bonne idĂ©e. Ont ainsi vu le jour, sous l’égide de Bercy la Direction Nationale du Renseignement et des EnquĂȘtes DouaniĂšres (DNRED) et surtout le fameux Service Traitement du Renseignement et de l’Action contre les Circuits Financiers Clandestins (Tracfin)

Las ! À trop gratter lĂ  oĂč il ne fallait pas, Tracfin Ă  dĂ©couvert beaucoup de petits arrangements entre amis au plus haut sommet de l’État. Du coup, soucieuse Ă  la fois de garer ses fesses et du sens du vent, la hiĂ©rarchie prend soin de rĂ©flĂ©chir longuement (et mĂȘme si possible trĂšs longuement) aux informations qu’elle distille aprĂšs mĂ»re sĂ©lection. PrĂ©caution partagĂ©e Ă©galement par les services de la DGCS/DCRI. La dĂ©cision du Conseil constitutionnel de novembre 2011, qui secouait le fameux « secret-dĂ©fense » au motif du volet financier de l’attentat de Karachi, a fait chauffer les broyeuses, engendrĂ© bien du mouvement et a Ă©tĂ© l’instigatrice de ce brouillage Ă  coups de remaniements et de nouveaux services. Les infos les plus politiquement compromettantes (mais qu’il est toujours prudent de conserver au cas oĂč
) ont sagement migrĂ© vers des lieux protĂ©gĂ©s des curiositĂ©s malsaines.

CĂŽtĂ© « écho des prisons », la justice dispose du Bureau du Renseignement PĂ©nitentiaire (BRP). ImaginĂ©, on ne sait quand, il dĂ©pend de la cellule EMS3 (pour État-major de sĂ©curitĂ©). Insuffisamment exploitĂ©, car de maniement dĂ©licat. Dommage.

Tous ces organismes qui jouent Ă  qui pisse le plus loin, se suspectent mutuellement, intriguent pour obtenir davantage de moyens et dĂ©pensent l’essentiel de leur temps Ă  se protĂ©ger, Ă  se gĂ©rer, Ă  se dĂ©tester et Ă  se concurrencer. PlutĂŽt que d’y mettre le fer, la simplification administrative (c’est un oxymore) pour y rĂ©pondre, a imaginĂ© de nouvelles structures :

– Le Conseil National du Renseignement (CNR). DĂ©pendant directement du prĂ©sident de la RĂ©publique, il coordonne six services (DGSE, DGSI, DRM, DPSD, DNRED et Tracfin) et permet accessoirement d’exfiltrer les plus compromis. Est-ce pour cela que le BRP et la DRPP, parmi les services les plus efficaces, n’en font pas partie ?

– L’UnitĂ© de Coordination de la Lutte AntiTerroriste (UCLAT). En gros, elle coordonne les mĂȘmes, mais pour le ministre de l’intĂ©rieur cette fois, qui ajoute au panier l’État-Major OpĂ©rationnel de PrĂ©vention du Terrorisme (EMOPT). Il assure le suivi des « personnes radicalisĂ©es » pour « s’assurer que celui-ci est bien effectif ». On respire !

Comme je le faisais remarquer dans mon livre(1), une moitiĂ© de l’administration contrĂŽle ce que fait l’autre moitiĂ© dont l’essentiel consiste alors Ă  lui Ă©chapper d’oĂč la multiplication de technostructures pour diluer les responsabilitĂ©s et Ă©viter de froisser les susceptibilitĂ©s.

Plus que la chasse aux terroristes, c’est la gestion de cette nĂ©buleuse qui consomme l’essentiel des moyens et de l’énergie dĂ©pensĂ©s.

Note

  • Les Extrafrançais (Ă©ditions Dualpha).

    Les Extrafrançais (éditions Dualpha), préface de Philippe Randa.

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Philippe Randa,
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