Chaque annĂ©e, avec le printemps, se rejoue le grand happening de la dĂ©pĂ©nalisation « no cocaĂŻne, no crack ». C’est la Cannabis pride, avec ses panneaux « La Ganja pour tous » et l’argument qu’en dĂ©pĂ©nalisant, tout serait rĂ©solu : plus de dĂ©linquance, fini le crack ou l’hĂ©roĂŻne, le hasch suffira au total bonheur de l’humanitĂ©.

Bref, si tenter encore de fumer du tabac passe pour diabolique, condamne Ă  se faire Ă©jecter des bistrots comme gros beauf pollueur, ĂȘtre accroc au shit au contraire, fait jeune, branchĂ© sympa, et bien sĂ»r, de gauche.

Jean-Marie Le Guen, mĂ©decin et secrĂ©taire d’État, est dĂ©sormais contre la prohibition. « Les bigots de la prohibition devront aussi expliquer pourquoi la mesure appliquĂ©e depuis 30 ans ne marche pas », explique-t-il. Mais comment arrive-t-il Ă  cette conclusion ? MystĂšre


Premier argument : la libĂ©ralisation du hasch rendrait inutile le recours au crack qui rend fou, ou Ă  l’hĂ©roĂŻne, ces drogues de la misĂšre. Sauf que
 le crack se fume dĂ©jĂ  mĂ©langĂ© au cannabis : c’est le black joint. Le CNID (centre info sur les drogues) rappelle aussi l’escalade du cannabis Ă  l’hĂ©roĂŻne. 95 % des hĂ©roĂŻnomanes le reconnaissent : s’ils n’avaient pas connu le cannabis, ils ne seraient pas passĂ©s Ă  l’hĂ©roĂŻne. Et de toute façon, les dealers sont multicartes. À la misĂšre, l’hĂ©roĂŻne ; aux bobos gaucho-artistes, la coke ; aux lycĂ©ens pubĂšres, le kif !

Second argument : les dealers ne pourront rivaliser avec un marchĂ© lĂ©gal. Ensuite, une fois virĂ©s, il suffira de rehausser les prix afin d’éviter une augmentation de la demande. Étrange raisonnement. AppliquĂ© au tabac depuis dix ans, il a ruinĂ© les bureaux de tabac, engraissĂ© les trafiquants par la contrebande, sans effets notables sur la consommation : le baromĂštre santĂ© de 2014 indique une prĂ©valence stable avec 34 % de fumeurs dans notre pays. Pour l’Observatoire europĂ©en des drogues et des toxicomanies (OEDT) « aucune corrĂ©lation ne peut ĂȘtre observĂ©e entre les changements lĂ©gislatifs et la prĂ©valence de la consommation de cannabis »  Croire que si le prix du cannabis augmente, les consommateurs en achĂšteront moins est donc une sottise : ils retourneront aux trafiquants !

Car le vĂ©ritable enjeu, c’est le marchĂ©. D’oĂč le troisiĂšme argument : dĂ©pĂ©naliser le cannabis porterait un coup au trafic.

Vraiment ?

Au Portugal, les saisies sont entre six et dix fois plus Ă©levĂ©es qu’avant la dĂ©pĂ©nalisation.

Aux Pays-Bas, malgrĂ© la lĂ©galisation, 24 tonnes de rĂ©sine et plus de 42 tonnes d’herbe ont Ă©tĂ© saisies en 2009. Les drogues en gĂ©nĂ©ral et le cannabis en particulier sont de formidables leviers des «Black Ops’ » (OpĂ©rations noires) et de l’économie mondiale.

On connait aujourd’hui le rĂŽle de la CIA qui, avec le syndicat Lansky pendant la guerre du Viet Nam, faisait entrer la drogue aux USA depuis l’Asie du Sud Est. Un trafic Ă  l’apogĂ©e sous Reagan grĂące Ă  Oliver North qui, sous couvert d’Aide Humanitaire, importait au bĂ©nĂ©fice des gangs amĂ©ricains les quatre tonnes de cocaĂŻnes mensuelles nĂ©cessaires pour financer les contras du Nicaragua.

Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, les profits de la criminalitĂ© organisĂ©e ont Ă©tĂ© « la seule source de liquiditĂ©s » pour certaines banques au bord de la faillite. 352 milliards de dollars issus du trafic de drogue ont Ă©tĂ© blanchis par les institutions financiĂšres lors de la crise de 2008.

Dans son rapport 2014, l’Organe international de contrĂŽle des stupĂ©fiants (OICS) relĂšve que 42 % du cannabis dans le monde est produit au Maroc, et rapporte 10 milliards d’euros chaque annĂ©e aux trafiquants et aux politiques.

En 2013, la production marocaine Ă©tait de 38 000 tonnes. La France, l’Espagne et l’Europe sont les premiers marchĂ©s des trafiquants. Les Français sont les troisiĂšmes plus gros consommateurs en Europe, devancĂ© par la RĂ©publique TchĂšque et l’Espagne.

Le marchĂ© des drogues illicites en France pour l’annĂ©e 2010 Ă©tait estimĂ© Ă  2,3 milliards d’euros, partagĂ© entre cannabis (1,1 milliard) et cocaĂŻne (902 millions), d’aprĂšs l’Institut national des hautes Ă©tudes de la sĂ©curitĂ© et de la justice (INHESJ).

Le marchĂ© de la drogue se juxtapose avec le chĂŽmage : Ă  Marseille, les quartiers nord subissent un taux de chĂŽmage de 19 Ă  27 % selon les endroits, 40 % pour la citĂ© de la Castellane et jusqu’à 50 % pour les jeunes du 14e arrondissement. Et c’est aussi Ă  Marseille que 36 tonnes de shit sont Ă©coulĂ©es annuellement, pour un chiffre d’affaires de 130 millions d’euros. Le ministĂšre de l’intĂ©rieur estime Ă  2 milliards d’euros le poids de ce marchĂ© en France. (cette phrase est elle nĂ©cessaire? Dans le paragraphe prĂ©cĂ©dent on parle de 2,3 milliards d’euros)

Alors qu’imagine-t-on ? Qu’il suffit d’un coup de loi pour supprimer toute l’économie souterraine ? Et de quoi vivront les quartiers ? Non seulement la dĂ©pĂ©nalisation ne cassera pas le trafic, mais elle le renforcera en proposant de la rĂ©sine concurrente moins chĂšre, mais plus dopĂ©e, et surtout, elle le reportera davantage sur les drogues les plus dures.

Enfin, ne pas oublier non plus le besoin de transgression. L’adolescent vient au cannabis parce que ça fait branchĂ©. Le joint montre qu’il frĂ©quente la pĂšgre. Ainsi, il joue l’aventurier Ă  bon compte et montre aux autres que lui, les rĂšgles sociales, « Rien Ă  foutre ! »  Tous les adolescents ont besoin de l’interdit pour pouvoir le transgresser.

En France, le cannabis est passible d’un an de prison et 3 750 euros d’amende. Dans la pratique, l’emprisonnement est rĂ©servĂ© aux trafiquants. Cette façon d’envisager le problĂšme Ă©vite les deux Ă©cueils : le laxisme ou son contraire, la trop grande sĂ©vĂ©ritĂ©. Le Royaume-Uni, oĂč la possession de cannabis est passible de cinq ans de prison est aussi le plus gros consommateur de cocaĂŻne d’Europe. Idem pour l’ecstasy. Quitte Ă  ĂȘtre condamnĂ©, autant ne pas se priver ! Alors, entre la guerre civile, le chĂŽmage et la santĂ© publique, sauvons-le marché ! C’est finalement le moindre mal. Seul point Ă  durcir : rĂ©primer beaucoup plus fĂ©rocement la conduite sous l’emprise de la drogue. Le cannabis tue au volant.

A propos de l'auteur

Philippe Joutier

Inspecteur, puis Directeur dĂ©partemental au MinistĂšre de la Jeunesse et des Sports. Titulaire d’un DEST de biologie du Conservatoire National des Arts et MĂ©tiers, il est Ă©galement ancien auditeur de l’Institut des Hautes Études de la DĂ©fense Nationale et a fait partie d’un groupe ministĂ©riel de lutte contre les sectes
 Il est l'auteur du livre “Les Extrafrançais” (Ă©ditions Dualpha).

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