À la fin du XIXe siĂšcle quand les grandes puissances europĂ©ennes se disputaient des colonies en Asie, en OcĂ©anie et en Afrique, le beylicat de Tunis devint l’objet de la convoitise de la RĂ©publique française et du jeune royaume d’Italie. Au dĂ©but de la Ire Guerre mondiale, Berlin et Vienne cherchĂšrent Ă  se rallier Rome en lui offrant comme compensation territoriale cette terre d’Afrique du Nord. Devenue protectorat français, la Tunisie accueillit une importante communautĂ© italienne si bien que le peuple tunisien a pris certains traits de caractĂšre français et italien. Pour preuve, les rĂ©sultats du premier tour de l’élection prĂ©sidentielle du 15 septembre dernier.

Suite Ă  la disparition du prĂ©sident BĂ©ji CaĂŻd Essebsi, l’échĂ©ance Ă©lectorale est avancĂ©e de quelques mois, prĂ©cĂ©dant ainsi les lĂ©gislatives du 6 octobre. Vingt-six candidats se prĂ©sentent. La participation est faible : seulement 48,98 % de votants, soit environ trois millions et demi de suffrages. Outre cette forte abstention, le dĂ©pouillement exprime un dĂ©saveu cinglant pour l’ensemble de la classe politique : Abdelfattah Mourou, le candidat du parti islamiste Ennahdha, n’arrive que troisiĂšme ! Le Premier ministre en exercice, Youssef Chahed, n’obtient que 7,38 % des voix et une humiliante cinquiĂšme place.

Actuellement en dĂ©tention provisoire pour une sombre affaire de blanchiment d’argent et de fraude fiscale, l’homme d’affaires Nabil Karoui se qualifie pour le second tour avec 15,58 %. Il doit affronter la surprise du scrutin, le vainqueur du premier tour, KaĂŻs SaĂŻed (18,40 %, soit 620 711 suffrages). TrĂšs impliquĂ© dans les Ă©vĂ©nements de la « RĂ©volution du Jasmin » en 2011, KaĂŻs SaĂŻed, 61 ans, prĂ©side depuis 1995 l’Association tunisienne de droit constitutionnel. Juriste de formation, ce professeur–assistant en droit constitutionnel se fait connaĂźtre du public grĂące Ă  de nombreuses invitations Ă  la tĂ©lĂ©vision et Ă  la radio aprĂšs 2012.

Peu charismatique, ce mĂ©diocre orateur moquĂ© pour son ton monocorde agit tout au long de la campagne en candidat anti-SystĂšme plus que mĂ©fiant Ă  l’égard des formations politiques. En effet, cet indĂ©pendant refuse l’aide de tout parti politique, ne tient aucune rĂ©union Ă©lectorale et ne fait coller aucune affiche. Il rejette le moindre financement public de sa campagne. Il peut nĂ©anmoins s’appuyer sur ses nombreux Ă©tudiants, passĂ©s et prĂ©sents, ravis par l’austĂ©ritĂ© du personnage. Le francophone SaĂŻed se distingue des autres candidats en parlant l’arabe littĂ©raire et non pas l’arabe dialectal tunisien. Ses propos enchantent une opinion guĂšre habituĂ©e Ă  entendre un vocabulaire fort chĂątiĂ©.

KaĂŻs SaĂŻed apparaĂźt comme le croisement politique rĂ©ussi des « Gilets Jaunes » français et du Mouvement Cinq Étoiles en Italie. Il rĂ©clame, d’une part, le mandat rĂ©vocable des Ă©lus locaux et, d’autre part, une dĂ©mocratie directe Ă  l’échelle municipale et rĂ©gionale. Il envisage par ailleurs de remplacer l’actuelle AssemblĂ©e des reprĂ©sentants du peuple tunisien par une assemblĂ©e de 165 membres Ă©lus au suffrage indirect par les Ă©lus locaux dans des circonscriptions rĂ©gionales. Ce programme dĂ©centralisateur rappelle celui du dissident russe Alexandre Soljenitsyne dans son essai de 1990, Comment rĂ©amĂ©nager notre Russie ?, ainsi que les idĂ©es du constitutionnaliste et homme politique proche de la Lega dans la dĂ©cennie 1990, Gianfranco Miglio. On peut aussi y deviner l’influence des idĂ©es du colonel Kadhafi et de la Jamahiriya arabe libyenne, ancienne colonie italienne voisine, qui pratiquaient un modĂšle alternatif de dĂ©mocratie participative encadrĂ©e.

Comme Soljenitsyne et Miglio, KaĂŻs SaĂŻed ne cache pas son conservatisme. Il rĂ©prouve l’exhibitionnisme public des dyssexualitĂ©s type Gay Pride. Il s’élĂšve contre l’égalitĂ© successorale entre les hommes et les femmes, ce qui pourrait lui attirer le vote des islamistes. Il ne craint pas d’approuver la peine de mort. La Tunisie applique un moratoire depuis 1991. S’il est Ă©lu prĂ©sident, il suspendra ce moratoire pour les crimes les plus graves dont les actes terroristes. Aux abolitionnistes de la peine capitale, il rĂ©pond ne pas vouloir imiter l’hypocrisie de bien des États qui l’ont supprimĂ©e, mais qui ordonnent des exĂ©cutions extra-judiciaires Ă  l’étranger. Farouche adversaire de la peine de mort dans l’Hexagone, François Hollande avoue dans « Un prĂ©sident ne devrait pas dire ça  » avoir dĂ©cidĂ© plusieurs opĂ©rations « homo » (pour « homicides ») contre des terroristes islamistes au Proche-Orient et en Afrique.

Tant par sa personnalitĂ© que par ses idĂ©es fort sympathiques, KaĂŻs SaĂŻed se singularise de ses concurrents. S’il remporte le second tour, comment toutefois pourra-t-il gouverner sans le recours Ă  un quelconque parti politique ? À moins qu’il n’établisse un dialogue permanent, franc et massif avec le peuple. Ce serait alors une vĂ©ritable rĂ©volution et le symptĂŽme notable que tout devient possible pour n’importe quel quidam bien Ă©levĂ©.

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