Cette enquĂȘte est une exclusivitĂ© de l’Observatoire du journalisme.

La carriÚre fulgurante de David Petraeus, tour à tour commandant en chef des forces internationales en Irak et Afghanistan, directeur de la CIA, dirigeant du géant financier KKR et magnat des médias, incarne une nouvelle forme de pouvoir militaire-sécuritaire-financier-médiatique.

Une carriĂšre qui semblait pourtant connaĂźtre une fin abrupte quand un scandale Ă  caractĂšre sexuel avait contraint Petraeus Ă  dĂ©missionner de la CIA en 2012. AdultĂšre aggravĂ© par le fait que le gĂ©nĂ©ral quatre Ă©toiles avait menti pendant l’enquĂȘte, et surtout, qu’il avait fait fuiter des secrets d’État Ă  sa maĂźtresse. Il sera condamnĂ© Ă  deux ans de prison avec sursis et à 100 000 dollars d’amende – une bagatelle en comparaison avec des cas similaires, dont celui d’Edward Snowden, qui affirme avoir divulguĂ© des informations beaucoup moins confidentielles.

Petraeus s’en remettra. Six mois aprĂšs le scandale, il sera recrutĂ© par le fonds d’investissement mastodonte Kohlberg, Kravis, Roberts & Co. L. P. (KKR) pour diriger son Global Institute nouvellement fondĂ©.

Les Barbares de Wall Street

Dans les annĂ©es 70 et 80, KKR Ă©tait le pionnier du LBO, ou “opĂ©ration d’acquisition par effet de levier” – c’est-Ă -dire par dette massive. L’inventeur du concept, Jerome Kohlberg, bientĂŽt inquiĂ©tĂ© par “une aviditĂ© Ă©crasante qui imprĂšgne la vie des affaires“, quittera le fonds qu’il avait crĂ©Ă©, en ne laissant que son K Ă  la tĂȘte du sigle. AprĂšs son dĂ©part, c’est le deuxiĂšme K, Henry Kravis, qui fera exploser les LBO  mĂ©ritant Ă  KKR le surnom peu flatteur de « Barbares de Wall Street » (le best-seller et le film “Barbarians at the Gate” sont dĂ©diĂ©s Ă  leur LBO historique sur RJR Nabisco). Ils resteront les champions de cette mĂ©thode, bien qu’elle aboutisse souvent au dĂ©pĂšcement, voire Ă  la faillite des entreprises rachetĂ©es, comme ce fut le cas de leur autre LBO historique : Energy Future Holdings. La mĂȘme mĂ©thode est aujourd’hui pratiquĂ©e par Patrick Drahi qui a bĂąti son empire mĂ©diatique sur une dette colossale.

Fin 2016, la candidature de Petraeus a été envisagée par Donald Trump au poste de chef de la diplomatie américaine, mais il restera chez KKR, désormais en tant partenaire. Kravis et Petraeus sont aussi membres du Council on Foreign Relations et participants réguliers aux réunions de Bilderberg. Kravis était classé 38e sur la liste des Juifs les plus riches du Jerusalem Post.

L’invasion commence

DĂšs son passage dans le monde d’affaires, l’ex-fonctionnaire fait ses preuves en Ă©tendant le portefeuille dĂ©jĂ  impressionnant de KKR. En 2013, le fonds fait son premier investissement direct dans la rĂ©gion de l’Europe centrale et de l’Europe de l’Est en rachetant United Group (SBB/Telemach) pour une somme jamais divulguĂ©e mais estimĂ©e supĂ©rieure Ă  un milliard d’euros. United Group rĂ©unissait les principaux opĂ©rateurs du cĂąble, du satellite et d’internet dans l’ex-Yougoslavie avec presque deux millions abonnĂ©s :

  • SBB (Serbia Broadband) – le plus grand cĂąblo-opĂ©rateur et fournisseur d’accĂšs Ă  internet en Serbie avec 700.000 abonnĂ©s ;
  • Telemach – le principal cĂąblo-opĂ©rateur et fournisseur d’accĂšs Ă  internet en SlovĂ©nie et Bosnie-HerzĂ©govine ;
  • Total TV – le premier rĂ©seau de tĂ©lĂ©vision par satellite en Serbie, prĂ©sent dans les six pays de l’ex Yougoslavie ;
  • NetTV Plus – le principal fournisseur de services de tĂ©lĂ©communications sur Internet ;
  • United Media – les chaines de tĂ©lĂ©vision Sport klub, Cinemania, Ultra, Mini ultra, Lov i ribolov ;
  • CAS Media – la plus grande agence d’achat d’espaces publicitaires pour la tĂ©lĂ©vision du cĂąble et du satellite.

L’annĂ©e suivante en 2014, KKR affermit son emprise. Via United Group, il achĂšte le gĂ©ant du divertissement « turbo-folk » Grand Production et acquiert la participation de contrĂŽle du cĂąblo-opĂ©rateur montĂ©nĂ©grin BBM. Il devient copropriĂ©taire du 1er site d’information en Serbie Blic.rs en rachetant 49% de Ringier Digital SA, la filiale numĂ©rique du groupe de presse suisse.

Finalement, KKR lance sa propre chaine de télévision régionale, N1 TV, partenaire exclusif de CNN, avec studios à Belgrade, Zagreb et Sarajevo. Par cette opération controversée, United Group réunit la distribution comme la production de contenu.

En 2015, le groupe crĂ©e un autre prĂ©cĂ©dent avec la premiĂšre acquisition d’un rĂ©seau mobile – TuĆĄmobil slovĂšne – par un opĂ©rateur du cĂąble. En 2017, il rachĂšte les activitĂ©s de Central European Media Enterprises (CME) en Croatie et SlovĂ©nie, parmi lesquelles TV Nova, la chaine la plus regardĂ©e des Croates, dont le journal du soir rĂ©alise les meilleures audiences du pays ; ainsi que POP TV dont le journal 24ur est le principal programme d’information slovĂšne. Pendant ce temps, United Group continue d’élargir ses activitĂ©s Ă  la tĂ©lĂ©phonie fixe et mobile et d’absorber ses concurrents, parmi lesquels BHB Cable TV (Bosnie-HerzĂ©govine), M-kabl (MontĂ©nĂ©gro), et Ikom (Serbie).

Qui cache qui ?

Les « barbares financiers » commandĂ©s par Petraeus ont Ă©rigĂ© un vĂ©ritable empire mĂ©diatique, mais ils l’ont fait trĂšs discrĂštement, Ă  l’abri de tout examen public. Quelques enquĂȘtes rares, frileuses et tardives ont quand mĂȘme fini par rĂ©vĂ©ler quelques dĂ©tails.

En 2015, un rapport sur la structure de propriĂ©tĂ© et le contrĂŽle des mĂ©dias en Serbie émanant du Conseil pour la lutte anti-corruption de Serbie identifiait le manque de transparence de la propriĂ©tĂ© des mĂ©dias comme le problĂšme prioritaire. L’annĂ©e suivante, la structure de la propriĂ©tĂ© d’United Group a fait l’objet d’une investigation par le journal slovĂšne Delo en coopĂ©ration avec Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP). Leur article « Du cĂŽtĂ© obscur de Telemach »  a finalement permis Ă  la population de la rĂ©gion de jeter un coup d’Ɠil derriĂšre les coulisses de leur plus grande source d’informations. Ils y ont trouvĂ© un labyrinthe de sociĂ©tĂ©s offshore fantĂŽmes, qui champignonnaient dans les paradis fiscaux pour cacher les propriĂ©taires originaux et leurs circuits financiers.

Une demie révélation : le cache sexe est serbe

La grande cible de cette enquĂȘte Ă©tait le serbe Dragan Solak. En 2000, il avait fondĂ© KDS, un cĂąblo-opĂ©rateur local Ă  Kragujevac (Serbie) et pendant que sa start-up montait en flĂšche, devenant SBB en 2002, SBB/Telemach en 2012 et United Group en 2013, il a toujours pu en garder les rĂȘnes managĂ©riales. Il n’y avait lĂ  rien de secret. La vraie dĂ©couverte de l’investigation est qu’il aurait Ă©galement gardĂ© 20% des actions, cachĂ© derriĂšre la sociĂ©tĂ© Gerrard Enterprises qu’il aurait fondĂ©e en 2001 sur l’Île de Man.

Ce « roi du cĂąble », rĂ©guliĂšrement « pas disponible pour les mĂ©dias », nouveau magnat de l’entreprise dans un paysage Ă©conomique dĂ©vastĂ©, est un nouveau-riche flamboyant parmi ses compatriotes appauvris, avec ses jets privĂ©s, sa villa au Lac de GenĂšve et son terrain de golf ayant appartenu au roi de Yougoslavie (le train de vie de Petraeus faisait jaser aussi, jusqu’aux articles du HuffPost et Washington Post). Serbe dans une rĂ©gion oĂč les rivalitĂ©s nationales sont toujours d’actualitĂ©, illusionniste ouvrant trois sociĂ©tĂ© offshore par jour et faisant disparaitre puis rĂ©apparaitre des millions d’euros hocus-pocus, tout cela sans payer d’impĂŽts – autant de raisons pour que les journalistes de Delo et ceux qui marchĂšrent dans leur pas (Nacional, Jutarnji list, Ekspres
) braquent le projecteur sur Solak. Le risque Ă©tait moindre que celui de suivre les traces du gros gibier.

Le rÎle des ambassadeurs américains

L’investigation de Delo pour dĂ©mĂȘler les divers tentacules de la structure de propriĂ©tĂ© d’United Group a rendu une chose claire : les propriĂ©taires se dissimulaient derriĂšre une succession de paravents. Il Ă©tait moins clair de savoir si Solak faisait partie des propriĂ©taires ou Ă©tait un simple paravent.

Solak n’opĂ©rait pas seul. Ses financiers d’outre-Atlantique, dont KKR, Ă©taient partenaires majoritaires dans toutes les opĂ©rations. Ce sont eux qui le laissaient Ă  la tĂȘte d’United Group et qui veillaient sur sa montĂ©e en flĂšche depuis le dĂ©but, comme tĂ©moigne un tĂ©lĂ©gramme de l’ambassade des États-Unis Ă  Belgrade rĂ©vĂ©lĂ© par Wikileaks. Il est dommage que cette source, bien que facilement trouvable sur internet, n’ait pas Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e jusqu’ici.

Le tĂ©lĂ©gramme de 2007 est dĂ©diĂ© spĂ©cifiquement Ă  la situation de SBB, Ă  partir de son titre « Serbia Broadband opĂ©rant dans l’environnement hostile ». Solak y figure comme le principal interlocuteur de l’ambassade, Ă  un point tel qu’on peut se poser des questions sur la nature de sa relation avec la diplomatie amĂ©ricaine. Le signataire, l’ambassadeur Michael Polt, transmet les inquiĂ©tudes de Solak Ă  Washington, en y joignant son rapport sur les efforts amĂ©ricains – diplomates et investisseurs confondus – afin d’y remĂ©dier. Leur prĂ©texte : combattre la domination du marchĂ© par l’opĂ©rateur public Telekom qui « utilise tactiques agressives et influence politique » pour assurer sa position monopolistique. Aujourd’hui on comprend que l’ambassadeur faisait exactement ce dont il accusait Telekom, mais au profit de SBB. Le tĂ©lĂ©gramme date du 1er juin 2007. Le 27 juin on annonçait la conclusion historique du premier LBO en Serbie : l’acquisition de SBB par Mid Europa Partners.

Le successeur de Polt, Cameron Munter, continua sa carriĂšre post-diplomatique auprĂšs de Mid Europa comme conseiller de SBB-Telemach lors des nĂ©gociations avec Petraeus en 2013. Le prĂ©dĂ©cesseur de Polt, le fameux William Montgomery, le premier Ă  ĂȘtre nommĂ© aprĂšs l’intervention de l’OTAN en 1999 et la rĂ©volution de couleur du 5 octobre 2000, influent à la maniĂšre d’un proconsul impĂ©rial, Ă©tait partenaire commercial de Brent Sadler. Ce dernier, correspondant de CNN à Belgrade Ă  l’époque des bombardements est Ă  prĂ©sent prĂ©sident de N1 TV, la chaĂźne phare d’United Group, filiale exclusive de CNN en Europe de l’Est.

Des ennemis devenus compagnons

Le cabinet de conseil Montgomery Sadler Matić & associates (MSM & associates) rassemblait un trio invraisemblable : l’ex-ambassadeur et l’ex-reporter amĂ©ricains sont devenus compagnons de Goran Matic, ministre fĂ©dĂ©ral yougoslave de l’information en 1998 et 1999. Son homologue serbe dans la mĂȘme pĂ©riode Ă©tait l’actuel prĂ©sident de Serbie Aleksandar Vucic.

Juste avant les bombardements, Matic critiquait des mĂ©dias au service des maitres Ă©trangers : « la situation est trĂšs claire – le propriĂ©taire paye, le propriĂ©taire demande la diffusion de certaines informations ». Quand l’OTAN attaqua, c’est lui qui dĂ©clara à CNN : « Nous sommes prĂȘts Ă  combattre l’agresseur ». Quand les frappes rasĂšrent la Radio-tĂ©lĂ©vision de Serbie le 23 avril 1999, faisant 16 morts, BBC relayait sa dĂ©claration : « C’est un crime monstrueux sans prĂ©cĂ©dent dans l’histoire ». Dans le rapport moins prolixe de son futur compagnon Sadler sur CNN, cette citation sera rĂ©duite en deux mots : « acte criminel ». Tony Blair rĂ©torquera que le bombardement de la tĂ©lĂ©vision Ă©tait « entiĂšrement justifié ». Le 3 mai, journĂ©e mondiale de la libertĂ© de la presse, l’OTAN rasera encore une tĂ©lĂ©vision, la Radio-tĂ©lĂ©vision de Novi Sad.

Depuis, les deux ex-ministres de l’information ont fait volte-face par rapport Ă  leur ancien ennemi, celle de Vucic Ă©tant particuliĂšrement spectaculaire. Son parti a d’ailleurs engagĂ© Montgomery comme conseiller et, une fois au pouvoir, leur gouvernement fit de mĂȘme avec Tony Blair, alors qu’en 1999 ces mĂȘmes personnalitĂ©s le traitaient de bĂȘte noire. Encore en 2005, Vucic Ă©crivait une recension favorable au sujet d’une monographie Ă©lĂ©gamment intitulĂ©e Le pet pĂ©dĂ© anglais Tony Blair (sic). L’ex-nationaliste cultive Ă©galement une chaude amitiĂ© avec d’autres protagonistes de l’agression contre son pays, Gerhard Schroeder et Bill Clinton.

Les généraux-investisseurs

Quant Ă  Petraeus, il arbore une mĂ©daille de l’OTAN pour l’ex-Yougoslavie. En 1999, il assiste en tant qu’aide de camp le gĂ©nĂ©ral Hugh Shelton, chef d’état-major des armĂ©es des Etats-Unis, dans la planification et la coordination des bombardements. Avant de revenir comme investisseur, Petraeus Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©sent dans la rĂ©gion en 2001-2002 comme chef d’état-major adjoint de la force de stabilisation (SFOR) de l’OTAN en Bosnie-HerzĂ©govine et comme commandant adjoint d’une unitĂ© clandestine contreterroriste chargĂ©e de capturer les serbes recherchĂ©s par la Haye, avant que le 11 septembre ne vienne perturber la donne en transformant les alliĂ©s djihadistes en ennemis suprĂȘmes. « C’est lĂ  que son Ă©volution future fut tracĂ©e » affirme Fred Kaplan dans sa biographie The Insurgents: David Petraeus and the Plot to Change the American Way of War (2013, p. 65).

Son collĂšgue quatre Ă©toiles, Wesley Clark, commandant en chef de l’OTAN pendant les bombardements de la Yougoslavie, a lui aussi pantouflĂ© dans le monde de la grande entreprise (comme Odierno, McChrystal ou Mullen. Rappelons que dĂšs 1961, Eisenhower avait mis en garde contre le complexe militaro-industriel). Wesley Clark prĂ©side le groupe canadien Envidity Energy Inc. qui nĂ©gocie, au milieu des controverses, l’exploration de trĂšs importants gisements de charbon du Kosovo « libĂ©ré » par ses troupes. Bien qu’en catimini, Petraeus Ă©tait le principal nĂ©gociateur du fonds KKR dans la reprise d’United Group en 2013. Il a rencontrĂ© le premier ministre serbe Aleksandar Vucic plusieurs fois, publiquement comme en privĂ©.

Les millions de Soros ou comment monter en flÚche

Le tĂ©lĂ©gramme de Wikileaks comporte aussi une rĂ©fĂ©rence Ă  un moment charniĂšre dans l’ascension d’United Group. En 2002, la petite start-up de Solak a eu une chance tout Ă  fait extraordinaire. Elle rĂ©ussit Ă  attirer un investissement de 10 millions dollars de Southeastern Europe Equity Fund (SEEF). Le gestionnaire du fonds Ă©tait Soros Investment Capital Management, renommĂ© plus tard Bedminster Capital Management, fondĂ© par George Soros.

Ce milliardaire activiste, partage avec Kravis (du fonds KKR) quelques traits accidentels, comme une villĂ©giature au bord de l’Atlantique oĂč les deux sont voisins, ou moins accidentels comme une passion pour la collection de cĂąblo-opĂ©rateurs balkaniques.

C’est Ă  partir de l’investissement de Soros que commence la croissance exponentielle de SBB et sa plongĂ©e vertigineuse dans les mĂ©andres opaques de la finance internationale. AprĂšs Soros, c’est la Banque europĂ©enne pour la reconstruction et le dĂ©veloppement (BERD) qui suit et relance, en investissant 15 millions euros en 2004. Cette banque « europĂ©enne » dont le plus grand actionnaire est les États-Unis restera copropriĂ©taire et co-investisseur d’United Group Ă  ce jour fin 2017.

Le fonds de Soros se dĂ©multipliera en SEEF I et II, qui figureront en mĂȘme temps comme acheteur et vendeur lors de la reprise de SBB en 2007 par Mid Europa. En 2014, cette sociĂ©tĂ© d’investissement privĂ©e dirigĂ©e par d’ex hauts fonctionnaires de la Banque Mondiale et du FMI se vantait d’avoir triplĂ© ses investissements grĂące au montant exorbitant payĂ© par KKR.

George Soros (nĂ© Schwartz) a vu son nom de famille changĂ© par un pĂšre espĂ©rantiste. Le mot « soros » signifierait dans cette langue « je monterai en flĂšche ». Un bon augure pour le petit György, ainsi que pour la start-up de Solak qu’il a soutenue avec autant de prĂ©voyance.

Mais qui a aidĂ© Soros au dĂ©but de sa carriĂšre ? La mise de fonds initiale pour sa start-up, Double Eagle Fund, renommĂ©e par la suite Quantum Fund, avait Ă©tĂ© fournie par Georges Karlweiss de la Banque PrivĂ©e S.A. de Lugano, dĂ©tenue par le baron Edmond de Rothschild (voir l’article supprimĂ© du Washington Times). D’aprĂšsTime Magazine, « bientĂŽt les Rothschild et autres riches europĂ©ens y rajoutaient 6 millions dollars ». De quoi monter en flĂšche comme l’avenir le prouvera.

Investissements prodigues en médias déficitaires

MĂȘme les financiers sans foi ni loi obĂ©issent Ă  une loi sacrosainte : rĂ©aliser des profits. Or, le retour sur l’investissement de KKR dans les mĂ©dias balkaniques ne pointe pas Ă  l’horizon. Le secteur Ă©prouve de telles difficultĂ©s que mĂȘme les acquisitions phares comme SBB en Serbie et Nova TV en Croatie sont connues pour dĂ©gager des pertes consĂ©cutives.

Dans le cas de SBB, l’investissement astronomique de KKR en 2013 n’a pas amĂ©liorĂ© la situation. Au contraire, les rapports annuels disponibles montrent une progression constante des pertes. En millions d’euros: 33M en 2010, Ă©quilibre en 2011 puis 10,5M de pertes en 2012 et 1,4M en 2013. Enfin 29M en 2014, 33M en 2015 et 35M en 2016. On voit que l’annĂ©e 2016 bat les records avec trente-cinq millions d’euros de perte.

L’explication ? En achetant des mĂ©dias, Petraeus achetait de l’influence. La question se pose alors : quel type d’investisseur souscripteur se rĂ©jouirait d’entendre son fonds lui expliquer : « Nous n’avons plus ni le milliard que vous avez engagĂ©, ni le profit que nous avons promis, mais nous avons gagnĂ© de l’influence mĂ©diatique en l’Europe de l’Est ». On a du mal Ă  imaginer que des retraitĂ©s du fonds de pension de l’Oregon en seraient ravis. En revanche, plus d’une connaissance de Petraeus au Bilderberg pourrait s’en accommoder.

Une autre explication : les dĂ©penses seraient gonflĂ©es pour dĂ©clarer des pertes qui n’existent pas vraiment. GrĂące Ă  son bilan nĂ©gatif, SBB n’a pas payĂ© un centime d’impĂŽt depuis des annĂ©es, malgrĂ© un revenu de 170 millions euros rien qu’en 2016. Le dommage pour le budget national serbe pourrait atteindre les huit chiffres en euros.

L’État ne se mĂȘle pas de ses affaires

Les grands perdants de se schĂ©ma douteux sont tout d’abord les citoyens, qui sont les principaux crĂ©ateurs de la richesse qu’United Group draine vers les paradis fiscaux et qui eux, payent leurs impĂŽts. Ensuite c’est la concurrence qui n’a aucune chance de rivaliser avec le poids lourd privilĂ©giĂ© du marché avec sa capacitĂ© financiĂšre, sa taxation zĂ©ro, sa cartellisation transfrontaliĂšre et sa programmation CNN. In fine ce sont les Etats qui renoncent Ă  percevoir les taxes. Pour ne rien dire de leur obligation de protĂ©ger la libre concurrence comme les citoyens.

Les Etats seraient les plus aptes à inspecter les activités de KKR. Eux seuls seraient capables de sanctionner les pratiques illégales et de combler les lacunes de la législation.

Les Etats choisirent plutĂŽt de se boucher les yeux. A ce jour, les seules rĂ©vĂ©lations sur l’empire mĂ©diatique de KKR ont Ă©tĂ© faites par des organismes et des individus de la sphĂšre non gouvernementale. En ce qui concerne les changements lĂ©gislatifs, ils n’ont fait qu’élargir les lacunes, comme le montre le rapport de South East European Media Observatory au titre explicite « Les grandes puissances ont adaptĂ© la lĂ©gislation serbe sur les mĂ©dias aux besoins de la ‘CCN balkanique’ ».

L’Union EuropĂ©enne comme groupe de pression

En 2014 l’Etat serbe et KKR semblent vouĂ©s Ă  l’affrontement. KKR prĂ©voit le lancement de sa nouvelle chaine N1 TV sur son rĂ©seau SBB Telemach, au sein de sa sociĂ©tĂ© de tĂȘte United Group. En mĂȘme temps, le gouvernement publie ses projets de lois sur les mĂ©dias. Or, l’un exclut l’autre, car les lois interdisent Ă  un distributeur d’ĂȘtre aussi crĂ©ateur de contenu. L’interdiction semble logique : le distributeur favoriserait ses chaines au dĂ©triment de la concurrence. Quelques annĂ©es auparavant le mĂȘme principe Ă©tait imposĂ© par l’Union EuropĂ©enne Ă  la tĂ©lĂ©vision publique RTS qui a dĂ» renoncer Ă  son rĂ©seau de distribution.

Pourtant, cette fois l’avis de Bruxelles sera inverse, ou plus prĂ©cisĂ©ment inversĂ© par le lobbying de la Banque europĂ©enne pour la reconstruction et le dĂ©veloppement (copropriĂ©taire d’United Group) et du cabinet Gide Loyrette Nouel engagĂ© pour l’occasion. AprĂšs une nouvelle rencontre avec Petraeus, le premier ministre serbe tranche sommairement : la N1 est bienvenue en Serbie. L’état dĂ©missionne.

C’est le nouveau texte de loi, dictĂ© par les banquiers et les avocats via l’administration bruxelloise, et non pas l’original issu d’un processus Ă©lectoral et participatif, qui sera votĂ© en aout 2014. Exit le peuple, entre l’oligarchie financiĂšre transnationale, qui tord le bras d’une assemblĂ©e qui ne songe mĂȘme plus Ă  se dĂ©fendre.

Epilogue : N1 TV sera lancĂ©e dĂšs l’octobre 2014. En mars 2017, le cĂąblo-opĂ©rateur SBB enlĂšve la tĂ©lĂ©vision la plus regardĂ©e, la chaine publique RTS1, de la premiĂšre position dans la numĂ©rotation des chaines. Il donne sa place, incontestĂ©e depuis les dĂ©buts de la tĂ©lĂ©vision, à N1 TV.

Le propriétaire influence-t-il ses médias ?

Quand l’OTAN a bombardé RTS en 1999, son argumentation Ă©tait basĂ©e sur l’idĂ©e qu’une tĂ©lĂ©vision Ă©mettait nĂ©cessairement la propagande de son propriĂ©taire. Comme ce propriĂ©taire Ă©tait l’Etat ennemi, et que la propagande faisait partie de la guerre, l’OTAN conclut que la tĂ©lĂ©vision Ă©tait une arme de guerre et, par consĂ©quent, une cible lĂ©gitime.

N1, elle aussi, a des propriĂ©taires. Il y a mĂȘme un gĂ©nĂ©ral qui fĂ»t engagĂ© dans la mĂȘme guerre. Quant Ă  la propagande, ses communiquĂ©s au sujet du changement de la numĂ©rotation fournissent des exemples scolaires de manipulation. Le titre « Pression politique grandissante pour abaisser N1 sur le rĂ©seau SBB » (N1, 2017) laisse supposer que la chaine de KKR est dĂ©favorisĂ©e alors qu’elle est choyĂ©e. N1 se fait aussi la championne du bobard « calculette ». En 2016, ses rapports quadruplent la participation Ă  une manifestation supportĂ©e par des ONG amĂ©ricaines, tandis que le nombre de manifestants anti-OTAN est divisĂ© par trente (sic). Lors des prĂ©sidentielles serbes de 2017 la tĂ©lĂ©vision se fait bureau de communication de certains candidats, en en omettant entiĂšrement d’autres.

Guerrier des perceptions

La dĂ©fĂ©nestration de la dĂ©mocratie par KKR au profit de sa « CNN balkanique » sera expliquĂ©e par Petraeus en termes de « dĂ©veloppement des valeurs dĂ©mocratiques ». C’est la seule fois qu’un patron de N1 s’explique sur N1, et il le fait exclusivement devant les journalistes de N1. Sans sourciller, il souligne leur objectivitĂ© et leur indĂ©pendance.

Si ses déclarations se trouvent aux antipodes de la réalité, on retrouve là le spécialiste des guerres des perceptions.

« Pratiquement rien n’est plus important dans les affaires internationales que les reprĂ©sentations historiques et les perceptions que les hommes portent dans leurs tĂȘtes. » Cette citation ouvre le premier article acadĂ©mique de Petraeus en 1986, ainsi que sa thĂšse doctorale, dĂ©fendue l’annĂ©e suivante Ă  Princeton. Depuis, le militaire-savant se fait champion d’une rĂ©orientation de l’armĂ©e Ă©tasunienne. La prioritĂ© devrait passer de la guerre conventionnelle Ă  la contre-insurrection (counterinsurgency ou Coin en anglais), sous la devise « gagner les cƓurs et les esprits ». En 2006, il expose sa doctrine dans un manuel militaire qui fait date (FM 3-24 Counterinsurgency). Irak et Afghanistan seront des laboratoires oĂč il mettra ses thĂ©ories en Ɠuvre en y assumant le commandement suprĂȘme de 2007 Ă  2011. Mission accomplie, il ne lui reste plus qu’à quitter l’armĂ©e qu’il a rĂ©volutionnĂ©e aprĂšs une carriĂšre trĂšs bien pensĂ©e. Cadet de West Point, il fait la cour Ă  la fille du surintendant, ce qui lui vaut la moquerie de ses camarades et la main de la demoiselle. Il progresse ensuite dans l’ombre des commandants Galvin, Vuono et Shelton. Avant le scandale Ă  caractĂšre sexuel de 2012, il est le chouchou des mĂ©dias qui lui rĂ©servent des articles Ă©logieux (gentiment appelĂ©s « fellations » dans l’argot journalistique amĂ©ricain). Son charme ne rencontre que quelques dĂ©tracteurs, comme l’amiral Fallon, qui l’aurait traitĂ© de “petit lĂšche-cul dĂ©gonflĂ©â€.

ConquĂ©rir les cƓurs et les esprits

Correspondant de Marcel Bigeard et lecteur avide des « Centurions » de Jean Larteguy, Petraeus admet volontiers ses influences françaises, notamment celle du thĂ©oricien David Galula. Cela n’empĂȘche pas un compagnon d’armes français, le gĂ©nĂ©ral Maurice Druart, de dĂ©noncer sa devise « gagner les cƓurs et les esprits » comme « une dĂ©marche de merchandising oppressive sur la population » (voir l’excellente Ă©tude de l’armĂ©e française Gagner les cƓurs et les esprits, CDEF, 2010, p. 57).

Le sens vĂ©ritable de cette expression est dĂ©fini par le manuel FM 3-24 de maniĂšre suivante : « “CƓurs” signifie persuader la population que son meilleur intĂ©rĂȘt est servi par le succĂšs de la contre-insurrection. “Esprits” signifie convaincre la population que la force peut les protĂ©ger et que la rĂ©sistance est inutile. Notons que la sympathie de la population pour les troupes d’occupation n’y a pas d’importance. Ce qui compte, ce n’est pas l’émotion, mais le calcul d’intĂ©rĂȘt ». La section « Les mĂ©dias et la bataille des perceptions » offre des prĂ©ceptes quasi orwelliens : « Choisissez les mots avec soin
 Par exemple, la force de contre-insurrection est-elle un libĂ©rateur ou un occupant ? »

ExpĂ©rimentĂ© dans ce type de double pensĂ©e, Petraeus persiste Ă  parler d’une « victoire » en Iraq quand l’intervention est une catastrophe incontestable. Alors que la rĂ©gion est plongĂ©e dans le chaos, les raisons d’engagement invoquĂ©es initialement se sont rĂ©vĂ©lĂ©es fausses et les objectifs dĂ©clarĂ©s n’ont pas Ă©tĂ© atteints. Dans les faits, le modĂšle Petraeus de contre insurrection associe grande manipulation et grande violence: guerre civile, frappes aĂ©riennes, raids nocturnes, attaques de drones, torture. Cette rĂ©alitĂ© Ă©merge difficilement dans les mĂ©dias qui semblent eux aussi obĂ©ir au manuel de Petraeus (section « Exploiter un narratif unique »).

L’annĂ©e 1986 sera une annĂ©e charniĂšre pour Petraeus : il devient thĂ©oricien de la contre insurrection, membre du Council on Foreign Relations et fait la connaissance de James Steele, vĂ©tĂ©ran du programme Phoenix au Vietnam. En communication directe avec Petraeus, Steele formera les escadrons de la mort et des centres de torture en Irak.

Espionnage et manipulations sur la toile

En 2010 Petraeus recrute la premiĂšre armĂ©e de trolls sur internet (L’opĂ©ration d’espionnage Ă©tasunienne manipule les rĂ©seaux sociaux, Guardian, 2011). Son commandement CENTCOM lance un appel d’offres pour un logiciel de gestion d’identitĂ©s en ligne qui permettrait Ă  50 utilisateurs d’employer 500 comptes faux nez (sock-puppets) « sans crainte d’ĂȘtre dĂ©couvert par des adversaires sophistiquĂ©s ».

Quelques annĂ©es aprĂšs, les pratiques identiques de la Russie sont dans le collimateur de nombreux journalistes mais l’exemple amĂ©ricain fondateur est rĂ©guliĂšrement omis. Ainsi un article de l’Obs-Rue89 énumĂšre-t-il cinq pays impliquĂ©s, en omettant les Etats-Unis dans la liste.

Le militaire dans Petraeus comprend trĂšs bien que les technologies d’information sont indispensables aux opĂ©rations d’information. Chef de la CIA, il avertit : « on vous espionnera Ă  travers votre lave-vaisselle » (Wired,2012). En magnat des mĂ©dias, il reste aussi belliqueux que jamais : « Le cyberespace est un domaine de guerre entiĂšrement nouveau » (BBC, 2017). Il milite surtout pour un contrĂŽle toujours plus grand de l’internet.

À ce propos, KKR contrĂŽle un grand nombre d’entreprises de l’internet, dont Optiv (cybersĂ©curitĂ©), GoDaddy (hĂ©bergement), First Data (argent numĂ©rique) et naturellement, les fournisseurs d’accĂšs Ă  internet d’United Group.

La surveillance massive d’internet par les services de renseignement anglo-amĂ©ricains, rĂ©vĂ©lĂ©e par Edward Snowden, bat son plein alors que Petraeus dirige la CIA. On y trouve des projets comme PRISM, qui permet un accĂšs direct aux serveurs des gĂ©ants Google, Facebook, Apple, Microsoft et alii ; ou Muscular et Tempora qui infiltrent directement les cĂąbles de fibre optique.

Dans les Balkans, une grande partie du trafic internet passe par les fournisseurs achetĂ©s par Petraeus. Une Ă©tude serbe sur les « infrastructures invisibles » a Ă©tabli que tout le trafic menait Ă  un seul point : « Si l’on souhaite examiner, filtrer ou conserver tout le trafic national transitant par le rĂ©seau de SBB, on peut le faire en n’utilisant que ce point unique ». Il se trouve que ce point est en la possession de KKR.

Pourquoi infiltrer, si l’on peut possĂ©der ?

Argent public et argent privé

Les guerres de Petraeus reprĂ©sentent des coĂ»ts considĂ©rables non seulement en termes de vies humaines, mais aussi pour les contribuables. Ces coĂ»ts ne sont plus estimĂ©s en milliards, mais en billions de dollars, du jamais vu. Des sommes sans prĂ©cĂ©dent ont Ă©galement fini dans les mains des corporations privĂ©es (Sous-traitants privĂ©s rĂ©coltent 138 milliards de dollars de la guerre en Irak, Financial Times, 2013) pour des services civils (Halliburton-KBR) mais aussi militaires (Blackwater) ou d’intelligence (Bell Pottinger). La guerre s’est privatisĂ©e, d’oĂč la section « Multinationales et sous-traitants » dans le manuel de Petraeus.

Commandant en chef, Petraeus disposait déjà de fonds colossaux et traitait directement avec les corporations privées. Mais qui commande vraiment quand la plus grande force militaire se surendette pour payer ses guerres : le commandant ou le financier ?

Conclusion : de l’armĂ©e Ă  la finance, une promotion

Toute sa vie, Petraeus a dĂ©veloppĂ© sa carriĂšre en courtisant le pouvoir le mieux placĂ©. Son passage des sommets de l’armĂ©e et du renseignement au rang des financiers est d’habitude vu comme une sorte de retraite ou de dĂ©mission. On est plutĂŽt tentĂ© d’y voir une promotion.

La carriĂšre de David Howell Petraeus suit la mĂȘme ligne ascendante et le mĂȘme fil rouge : la manipulation des perceptions. Son cas illustre un changement radical du monde de l’information. Avant lui, nul ne pouvait imaginer un ancien chef de service de renseignements Ă  la tĂȘte des mĂ©dias d’un pays qu’il avait contribuĂ© Ă  dĂ©truire. GĂ©nĂ©ral ennemi, chef de service secret et spĂ©cialiste de la propagande, il s’impose dans les mĂ©dias de la nation agressĂ©e, sous prĂ©texte d’y garantir une information objective, un vĂ©ritable tour de force. Mais rien ne choque les cƓurs et les esprits conquis.

Article paru sur le site de l’OJIM.

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