par Michael Guerin.

Il aura fallu un peu plus d’une dĂ©cennie Ă  l’homme moderne pour virtualiser presque totalement son existence : travail, finance, musique et arts en gĂ©nĂ©ral, restauration, cinĂ©ma et surtout rencontres, amoureuses ou d’un soir, tout dĂ©sormais transite par le sacro-saint Internet sans lequel bien des vies ne seraient point. Parangon de la dĂ©mocratie, de sa culture et de sa consommation de masse, Internet et plus prĂ©cisĂ©ment les rĂ©seaux sociaux permettent Ă  tout un chacun de projeter son non- savoir vers l’extĂ©rieur, de s’improviser tantĂŽt musicien tantĂŽt acteur, souvent analyste politique, en rĂ©sumĂ© de se mettre en scĂšne afin que tous puissent dĂ©couvrir ce qui selon le protagoniste est digne d’intĂ©rĂȘt.

Ce qui en soi ne serait pas si grave si ces fameux rĂ©seaux dits sociaux n’avaient pas supplantĂ© les familles et les Ă©coles dans leur rĂŽle d’éveil des consciences.

Accessible Ă  tous et en tous lieux Internet permet aux nouvelles gĂ©nĂ©rations de se « former » en toute autonomie sur les sujets de leur choix, sans aucun cadre ni autoritĂ© de rĂ©fĂ©rence ; c’est lĂ  l’aboutissement de la logique individualiste et atomisante des sociĂ©tĂ©s libĂ©rales. Les moteurs de recherche et les rĂ©seaux sociaux sont dĂ©sormais l’alternative par excellence pour une jeunesse qui s’est Ă©mancipĂ©e de toute autoritĂ© Ă  visĂ©e Ă©ducative et formatrice.

Si l’idĂ©e d’une quantitĂ© de connaissances quasi illimitĂ©e et Ă  portĂ©e de main peut sembler de prime abord sĂ©duisante, c’est oublier que la primautĂ© du quantitatif en vient immanquablement Ă  dĂ©grader la qualitĂ©, rĂšgle valable en tous domaines.

Le processus d’acquisition des connaissances connue de l’humanitĂ© avant l’avĂšnement d’Internet et des rĂ©seaux sociaux reposait sur la transmission orale ou les livres ; modes de transmission qui par leur nature mĂȘme obligeaient l’élĂšve autant que le chercheur Ă  effectuer un travail de discrimination, de sĂ©lection, de synthĂšse soit un ensemble d’opĂ©rations susceptibles de conduire Ă  terme Ă  l’émergence d’une opinion indĂ©pendante. Il s’agit lĂ  d’un mode de dĂ©veloppement individuel mais non individualiste. Pour l’élĂšve la classe est supposĂ©e offrir un cadre d’apprentissage lui permettant l’échange non seulement avec le maĂźtre et le professeur, mais Ă©galement avec ses camarades auxquels il pourra confronter sa pensĂ©e propre et mesurer l’originalitĂ© de sa rĂ©flexion, forgeant ainsi sa personnalitĂ©. Nous pourrions ainsi dire que le mode de transmission « classique » de la connaissance repose sur une base collective devant aboutir–pour les individus les plus douĂ©s–au dĂ©veloppement d’une pensĂ©e individuelle.

À l’inverse le flux d’informations continu qui caractĂ©rise les sociĂ©tĂ©s « de masse » gouvernĂ©es en bien des aspects par le Web repose sur un mode d’acquisition individualiste des connaissances aboutissant Ă  une pensĂ©e collective et standardisĂ©e. Internet comme nous l’avons dit offre l’outil idĂ©al pour une jeunesse qui tend Ă  rejeter toute forme d’autoritĂ©, y compris sur le plan de la transmission du savoir et des valeurs, rejet qui cependant n’est pas motivĂ© par un vĂ©ritable dĂ©sir d’émancipation « vers le haut », mais une par une aspiration dĂ©sordonnĂ©e et confuse vers un idĂ©al de libertĂ© mal dĂ©finie – aspiration dite « libertaire ». La toile va ainsi capter cet Ă©lan en permettant Ă  l’individu d’accĂ©der Ă  diffĂ©rentes matiĂšres, Ă  diffĂ©rents thĂšmes, auteurs etc. selon sa curiositĂ©, son choix et ses tendances ; nĂ©anmoins l’avancĂ©e se fait ici en quelque sorte Ă  tĂątons et sans ligne directrice, celle-ci Ă©tant, dans une sociĂ©tĂ© ordonnĂ©e, tracĂ©e par les institutions traditionnelles: Ă©coles et familles mais Ă©galement armĂ©e et religion. C’est ici la racine du problĂšme : les dĂ©mocraties modernes ayant neutralisĂ© ces institutions au nom prĂ©cisĂ©ment des droits et libertĂ©s individuels, l’individu se trouve dĂ©sormais seul face Ă  la connaissance.

Or en ce XXIe siĂšcle les « Big data » gĂ©nĂšrent chaque jour une quantitĂ© d’information Ă©quivalente Ă  celle produite par l’homme entre l’an zĂ©ro et l’an 2000. En toute logique, et parce que privĂ© d’influence supĂ©rieure et d’autoritĂ© Ă  mĂȘme de le guider, l’individu moderne est noyĂ© sous le flot de cette connaissance massifiĂ©e – dĂ©mocratisĂ©e – et dĂšs lors le processus de discrimination et de synthĂšse dont nous parlions plus haut ne se fait plus : la connaissance quantitative et dĂ©mocratisĂ©e offerte par la sociĂ©tĂ© du Web est une information d’adhĂ©sion. L’individu engrange, absorbe et plutĂŽt que de façonner ce qu’il acquiert accepte progressivement ĂȘtre façonnĂ© par ce qui lui est « retransmis » quotidiennement sur les sites Internet et les rĂ©seaux. Il serait superflu de mentionner ici l’omniprĂ©sence des publicitĂ©s adaptĂ©es Ă  chaque internaute en fonction de chacun de ses « clics » enregistrĂ©s lors de chaque connexion : chacun sait quel rĂŽle joue ce processus dans la stimulation du consumĂ©risme et la modification du subconscient individuel et collectif.

La connaissance « de masse » des dĂ©mocraties connectĂ©es n’est pas libre et autonome en dĂ©pit des apparences, qui donnent l’illusion Ă  l’internaute d’avoir le « choix ». L’information et les connaissances offertes et prĂ©sentĂ©es par Internet suivent une tendance qui est consubstantielle aux dĂ©mocraties libĂ©rales, par nature individualistes et atomisantes : celle du nivellement par le bas. Les articles, vidĂ©os ou livres qui se prĂ©senteront spontanĂ©ment Ă  l’individu seront bien Ă©videmment ceux qui sont accessibles au plus grand nombre et qui parleront Ă  la masse. Dans une telle situation, Ă  moins d’ĂȘtre dotĂ© d’une constitution intellectuelle supĂ©rieure, innĂ©e ou acquise, l’individu sera sans mĂȘme s’en rendre compte « happé » par la tendance gĂ©nĂ©rale, l’air du temps pour ainsi dire.

Le phĂ©nomĂšne le plus reprĂ©sentatif de cette rĂ©alitĂ© est sans aucun doute ce que l’on appelle aujourd’hui « conspirationnisme. ». Les adeptes de cette grille de lecture mĂȘlent en effet certaines vĂ©ritĂ©s aux erreurs les plus absurdes et les plus puĂ©riles se croyant par ailleurs tout Ă  fait libres dans leur dĂ©marche, alors qu’ils ne font qu’obĂ©ir aux tendances dont nous avons parlĂ©, recyclant la pensĂ©e d’autrui et acceptant naturellement certains flux d’informations bien trop nombreux et Ă©crasants pour qu’une sĂ©lection puisse avoir lieu. DĂšs lors en dĂ©pit des incohĂ©rences typiques du matĂ©rialisme et du manichĂ©isme qui caractĂ©risent la pensĂ©e moderne, le conspirationnisme constitue dĂ©sormais une pseudo « vision du monde » qui, du fait de sa simplicitĂ© binaire, a Ă©tĂ© adoptĂ©e Ă  une Ă©chelle globale par nombre d’individus.

À nos yeux et en dĂ©pit des nombreux avantages qu’Internet peut offrir aux hommes Ă©clairĂ©s ou tout du moins dotĂ©s d’un minimum de bon sens – notamment dans le domaine de la communication et de la diffusion d’idĂ©es (au sens rĂ©el du terme cette fois) – Internet constitue une Ă©tape majeure dans la pĂ©rennisation du processus dĂ©mocratique. Alors que toutes les institutions supra-humaines ou sociales ont Ă©tĂ© dĂ©truites par la subversion de l’idĂ©ologie ultra-individualiste (et non individualisante !) libĂ©rale, l’achĂšvement du cycle repose dĂ©sormais sur la dissolution des esprits dans un magma indiffĂ©rencié : internet semble constituer l’outil parfait pour y parvenir.

Article paru sur le site VoxNr.

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