La carriÚre fulgurante de David Petraeus, tour à tour commandant en chef des forces internationales en Irak et Afghanistan, directeur de la CIA, dirigeant du géant financier KKR et magnat des médias, incarne une nouvelle forme de pouvoir militaire-sécuritaire-financier-médiatique. La premiÚre partie se trouve ici.

Qui cache qui ?

Les « barbares financiers » commandĂ©s par Petraeus ont Ă©rigĂ© un vĂ©ritable empire mĂ©diatique, mais ils l’ont fait trĂšs discrĂštement, Ă  l’abri de tout examen public. Des enquĂȘtes rares, frileuses et tardives ont quand mĂȘme fini par rĂ©vĂ©ler quelques dĂ©tails.

En 2015, un rapport sur la structure de propriĂ©tĂ© et le contrĂŽle des mĂ©dias en Serbie du Conseil pour la lutte anti-corruption de Serbie identifiait le manque de transparence de la propriĂ©tĂ© des mĂ©dias comme le problĂšme prioritaire. L’annĂ©e suivante, la structure de la propriĂ©tĂ© d’United Group a fait l’objet d’une investigation par le journal slovĂšne Delo en coopĂ©ration avec Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP). Leur article « Du cĂŽtĂ© obscur de Telemach »  a finalement permis Ă  la population de la rĂ©gion de jeter un coup d’Ɠil derriĂšre les coulisses de leur plus grande source d’informations. Ils y ont trouvĂ© un labyrinthe de sociĂ©tĂ©s offshore fantĂŽmes, qui champignonnait dans les paradis fiscaux pour cacher les propriĂ©taires originaux et leurs circuits financiers.

Une demie révélation : le cache sexe est serbe

La grande cible de cette enquĂȘte Ă©tait le serbe Dragan Solak. En 2000, Solak avait fondĂ© KDS, un cĂąblo-opĂ©rateur local Ă  Kragujevac, Serbie, et pendant que sa start-up montait en flĂšche, devenant SBB en 2002, SBB/Telemach en 2012 et United Group en 2013, il a toujours pu en garder les rĂȘnes managĂ©riales. Il n’y avait lĂ  rien de secret. La vraie dĂ©couverte de l’investigation est qu’il aurait Ă©galement gardĂ© 20% des actions, cachĂ© derriĂšre la sociĂ©tĂ© Gerrard Enterprises qu’il aurait fondĂ©e en 2001 sur l’Île de Man.

Ce « roi du cĂąble », rĂ©guliĂšrement « pas disponible pour les mĂ©dias », nouveau magnat de l’entreprise dans un paysage Ă©conomique dĂ©vastĂ©, nouveau-riche flamboyant parmi ses compatriotes appauvris, avec ses jets privĂ©s, sa villa au Lac de GenĂšve, son terrain de golf du roi de Yougoslavie (le train de vie de Petraeus faisait jaser aussi, jusqu’aux articles du HuffPost et Washington Post), Serbe dans une rĂ©gion oĂč les rivalitĂ©s nationales sont toujours d’actualitĂ©, illusionniste ouvrant trois sociĂ©tĂ© offshore par jour et faisant disparaitre puis rĂ©apparaitre des millions d’euros hocus-pocus, et tout cela sans payer d’impĂŽts – autant de raisons pour que les journalistes de Delo et ceux qui marchĂšrent dans leur pas (Nacional, Jutarnji list, Ekspres
) mettent l’accent sur Solak. Le risque Ă©tait moindre que celui de suivre les traces du gros gibier.

Le rÎle des ambassadeurs américains

L’investigation de Delo pour dĂ©mĂȘler les divers tentacules de la structure de propriĂ©tĂ© d’United Group a rendu une chose claire : les propriĂ©taires se dissimulaient derriĂšre une succession de paravents. Il Ă©tait moins clair de savoir si Solak faisait partie des propriĂ©taires ou Ă©tait un simple paravent.

Solak n’opĂ©rait pas seul. Ses financiers d’outre-Atlantique, dont KKR, Ă©taient partenaires majoritaires dans toutes les opĂ©rations. Ce sont eux qui le laissaient Ă  la tĂȘte d’United Group et qui veillaient sur sa montĂ©e en flĂšche depuis le dĂ©but, comme tĂ©moigne un tĂ©lĂ©gramme de l’ambassade des États-Unis Ă  Belgrade rĂ©vĂ©lĂ© par Wikileaks. Il est dommage que cette source, bien que facilement trouvable sur internet, n’ait pas Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e jusqu’ici.

Le tĂ©lĂ©gramme de 2007 est dĂ©diĂ© spĂ©cifiquement Ă  la situation de SBB, Ă  partir de son titre « Serbia Broadband opĂ©rant dans l’environnement hostile ». Solak y figure comme le principal interlocuteur de l’ambassade, Ă  un point tel qu’on peut se poser des questions sur la nature de sa relation avec la diplomatie amĂ©ricaine. Le signataire, l’ambassadeur Michael Polt, transmet les inquiĂ©tudes de Solak Ă  Washington, en y joignant son rapport sur les efforts amĂ©ricains – diplomates et investisseurs confondus – d’y remĂ©dier. Leur prĂ©texte : combattre la domination du marchĂ© par l’opĂ©rateur public Telekom qui « utilise tactiques agressives et influence politique » pour assurer sa position monopolistique. Aujourd’hui on comprend que c’est exactement ce que l’ambassadeur faisait, mais au profit du SBB. Le tĂ©lĂ©gramme date du 1er juin 2007, et le 27 on annonçait la conclusion historique du premier LBO en Serbie : l’acquisition de SBB par Mid Europa Partners.

Le successeur de Polt, Cameron Munter, continua sa carriĂšre auprĂšs de Mid Europa comme conseiller de SBB-Telemach lors des nĂ©gociations avec Petraeus en 2013. Le prĂ©dĂ©cesseur de Polt, le fameux William Montgomery, le premier Ă  ĂȘtre nommĂ© aprĂšs l’intervention de l’OTAN en 1999 et la rĂ©volution de couleur du 5 octobre 2000, influent à la maniĂšre d’un proconsul impĂ©rial, Ă©tait partenaire commercial de Brent Sadler. Ce dernier, correspondant de CNN Belgrade Ă  l’époque des bombardements est Ă  prĂ©sent prĂ©sident de la N1 TV, la chaĂźne phare d’United Group, filiale exclusive de CNN en Europe de l’Est.

Des ennemis devenus compagnons

Le cabinet de conseil Montgomery Sadler Matić & associates (MSM & associates) rassemblait un trio invraisemblable : l’ex-ambassadeur et l’ex-rapporteur amĂ©ricains sont devenus compagnons de Goran Matic, ministre fĂ©dĂ©ral yougoslave de l’information en 1998 et 1999. Son homologue serbe dans la mĂȘme pĂ©riode Ă©tait l’actuel prĂ©sident de Serbie Aleksandar Vucic.

Juste avant les bombardements, Matic critiquait des mĂ©dias au service des maitres Ă©trangers : « la situation est trĂšs claire – le propriĂ©taire paye, le propriĂ©taire demande la diffusion de certaines informations ». Quand l’OTAN attaqua, c’est lui qui dĂ©clara à CNN : « Nous sommes prĂȘts Ă  combattre l’agresseur ». Quand les frappes rasĂšrent la Radio-tĂ©lĂ©vision de Serbie le 23 avril 1999, faisant 16 morts, BBC relayait sa dĂ©claration : « C’est un crime monstrueux sans prĂ©cĂ©dent dans l’histoire ». Dans le rapport moins prolixe de son futur compagnon Sadler sur CNN, cette citation sera rĂ©duite en deux mots : « acte criminel ». Tony Blair rĂ©torquera que le bombardement de la tĂ©lĂ©vision Ă©tait « entiĂšrement justifié ». Le 3 mai, journĂ©e mondiale de la libertĂ© de la presse, l’OTAN rasera encore une tĂ©lĂ©vision, la Radio-tĂ©lĂ©vision de Novi Sad.

Depuis, les deux ex-ministres de l’information ont fait volte-face par rapport Ă  leur ancien ennemi, celle de Vucic Ă©tant particuliĂšrement spectaculaire. Son parti a d’ailleurs engagĂ© Montgomery comme conseiller et, une fois au pouvoir, leur gouvernement fit de mĂȘme avec Tony Blair, alors qu’en 1999 ces mĂȘmes personnes le traitaient de bĂȘte noire. Encore en 2005, Vucic Ă©crivait une recension favorable au sujet d’une monographie Ă©lĂ©gamment intitulĂ©e Le pet pĂ©dĂ© anglais Tony Blair. L’ex-nationaliste cultive Ă©galement une chaude amitiĂ© avec d’autres protagonistes de l’agression contre son pays, Gerhard Schroeder et Bill Clinton.

Les généraux-investisseurs

Quant Ă  Petraeus, il arbore une mĂ©daille de l’OTAN pour l’ex-Yougoslavie. Avant de retourner comme investisseur, il Ă©tait prĂ©sent dans la rĂ©gion en 2001-2002 comme chef d’état-major adjoint de la force de stabilisation (SFOR) de l’OTAN en Bosnie-HerzĂ©govine et comme commandant adjoint d’une unitĂ© clandestine contreterroriste chargĂ©e de capturer les serbes recherchĂ©s par la Haye, avant que le 11 septembre ne vienne perturber la donne en transformant les alliĂ©s djihadistes en ennemis suprĂȘmes. « C’est lĂ  que son Ă©volution future fut tracĂ©e » affirme Fred Kaplan dans son livre biographique The Insurgents: David Petraeus and the Plot to Change the American Way of War (2013, p. 65).

Son collĂšgue quatre Ă©toiles, Wesley Clark, commandant en chef de l’OTAN pendant les bombardements de la Yougoslavie, a lui aussi pantouflĂ© dans le monde de la grande entreprise (comme Odierno, McChrystal ou Mullen. Rappelons que dĂšs 1961, Eisenhower avait mis en garde contre le complexe militaro-industriel). Clark prĂ©side le groupe canadien Envidity Energy Inc. qui nĂ©gocie, au milieu des controverses, l’exploration de trĂšs importants gisements de charbon du Kosovo « libĂ©ré » par ses troupes. Bien qu’en catimini, Petraeus Ă©tait le principal nĂ©gociateur du fonds KKR dans la reprise d’United Group en 2013. Il a rencontrĂ© le premier ministre serbe Aleksandar Vucic plusieurs fois, publiquement comme en privĂ©.

Les millions de Soros ou comment monter en flÚche

Le tĂ©lĂ©gramme de Wikileaks comporte aussi une rĂ©fĂ©rence Ă  un moment charniĂšre dans l’ascension d’United Group. En 2002, la petite start-up de Solak a eu une chance tout Ă  fait extraordinaire. Solak rĂ©ussit Ă  attirer un investissement de 10 millions dollars de Southeastern Europe Equity Fund (SEEF). Le gestionnaire du fonds Ă©tait Soros Investment Capital Management, renommĂ© plus tard Bedminster Capital Management, fondĂ© par George Soros.

Ce milliardaire activiste, partage avec Kravis (du fonds KKR) quelques traits accidentels, comme une villĂ©giature au bord de l’Atlantique oĂč les deux sont voisins, ou moins accidentels comme une passion pour la collection de cĂąblo-opĂ©rateurs balkaniques.

C’est Ă  partir de l’investissement de Soros que commence la croissance exponentielle de SBB et sa plongĂ©e vertigineuse dans les mĂ©andres opaques de la finance internationale. AprĂšs Soros, c’est la Banque europĂ©enne pour la reconstruction et le dĂ©veloppement (BERD) qui suit et relance, en investissant 15 millions euros en 2004. Cette banque « europĂ©enne » dont le plus grand actionnaire est les États-Unis restera copropriĂ©taire et co-investisseur d’United Group Ă  ce jour.

Le fonds de Soros se dĂ©multipliera en SEEF I et II, qui figureront en mĂȘme temps comme acheteur et vendeur lors de la reprise de SBB en 2007 par Mid Europa. En 2014, cette sociĂ©tĂ© d’investissement privĂ©e dirigĂ©e par d’ex hauts fonctionnaires de la Banque Mondiale et du FMI se vantait d’avoir triplĂ© ses investissements grĂące au montant exorbitant payĂ© par KKR. George Soros (nĂ© Schwartz) a eu son nom de famille changĂ© par un pĂšre espĂ©rantiste. Le mot « soros » signifierait dans cette langue « je monterai en flĂšche ». Un bon augure pour le petit György, ainsi que pour la start-up de Solak qu’il a soutenue avec autant de prĂ©voyance.

Mais qui a aidĂ© Soros au dĂ©but de sa carriĂšre ? La mise de fonds initiale pour sa start-up, Double Eagle Fund, renommĂ©e par la suite Quantum Fund, avait Ă©tĂ© fournie par George Karlweiss de la Banque PrivĂ©e S.A. de Lugano, dĂ©tenue par le baron Edmond de Rothschild (voir l’article supprimĂ© du Washington Times). D’aprĂšsTime Magazine, « bientĂŽt les Rothschild et autres riches europĂ©ens y rajoutaient 6 millions dollars ». De quoi monter en flĂšche comme l’avenir le prouvera.

À suivre.

Cet article est paru sur,le site de l’OJIM.

Vous avez aimé cet article ?

EuroLibertĂ©s n’est pas qu’un simple blog qui pourra se contenter ad vitam aeternam de bonnes volontĂ©s aussi dĂ©vouĂ©es soient elles
 Sa promotion, son dĂ©veloppement, sa gestion, les contacts avec les auteurs nĂ©cessitent une Ă©quipe de collaborateurs compĂ©tents et disponibles et donc des ressources financiĂšres, mĂȘme si EuroLibertĂ©s n’a pas de vocation commerciale
 C’est pourquoi, je lance un appel Ă  nos lecteurs : NOUS AVONS BESOIN DE VOUS DÈS MAINTENANT car je doute que George Soros, David Rockefeller, la Carnegie Corporation, la Fondation Ford et autres Goldman-Sachs ne soient prĂȘts Ă  nous aider ; il faut dire qu’ils sont trĂšs sollicitĂ©s par les medias institutionnels
 et, comment dire, j’ai comme l’impression qu’EuroLibertĂ©s et eux, c’est assez incompatible !
 En revanche, avec vous, chers lecteurs, je prends le pari contraire ! Trois solutions pour nous soutenir : cliquez ici.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.

A propos de l'auteur

Euro Libertes

EuroLIbertés est le site de la réinformation européenne.

Articles similaires