(propos recueillis par Fabrice Dutilleul).

Votre recueil de nouvelles littĂ©raires interpelle pour deux raisons : la premiĂšre est que le genre plaĂźt aux anglo-saxons, trĂšs peu aux francophones
 Pourtant , vous avez trouvĂ© un Ă©diteur renommé  Comment l’expliquez-vous?

En effet, les Ă©diteurs ne veulent pas entendre parler des nouvelles. Ils estiment, et ils ont raison sur ce point, que personne n’en lit. D’un autre cĂŽtĂ©, personne ne lit non plus leurs romans. Et pourtant, ils continuent bien Ă  en publier.

Il n’y a donc aucune raison particuliùre de ne pas publier aussi des nouvelles.

La deuxiĂšme raison de notre Ă©tonnement (et il est grand !), c’est le contenu idĂ©ologique de vos textes : dans « Tourisme Ă©quitable », le rebondissement se joue autour de l’humoriste DieudonnĂ© dont vous moquez la cabale quasi-mystique autour des spectacles
 Ou encore « Les Abeilles » qui dĂ©nonce la bien-pensance totalitaire sur l’invasion migratoire de notre sociĂ©té  Comment expliquez-vous qu’un Ă©diteur bien assis dans la RĂ©publique des Lettres ait osĂ© publier de tels textes hĂ©rĂ©tiques ?

Si vous avez des textes un peu en dehors de l’idĂ©ologie zombie actuelle et que vous avez peur des reprĂ©sailles, je vous donne un truc : lancez-vous dans la littĂ©rature. La meilleure façon de planquer un texte Ă  tout jamais, c’est de publier un roman. Dans le fatras de miĂšvreries littĂ©raires qui s’abat chaque jour sur les librairies, bien malin qui y dĂ©busquera votre bouquin avant qu’il soit retournĂ© Ă  l’envoyeur pour ĂȘtre pilonnĂ©. Et de toute façon, les gens sont bien trop occupĂ©s Ă  Ă©crire leur propre livre pour lire ceux des autres.

Sans parler du fait que la majeure partie de la population Ă©prouve trop de difficultĂ©s Ă  dĂ©chiffrer un texte pour ĂȘtre capable de le comprendre. Observez dans le mĂ©tro ces lecteurs qui mettent dix minutes Ă  lire une page d’un journal gratuit : que pourraient-ils retenir d’un roman ?

Et au cas oĂč par inadvertance quelqu’un lirait vraiment votre livre, pas de panique : l’homme d’aujourd’hui est un solipsiste et donc il va remplacer chacune de vos phrases par une version conforme Ă  son idĂ©ologie. J’ai constatĂ© par exemple que la plupart des articles sur mes romans Ă©voquaient une critique brillante du « libĂ©ralisme Ă©conomique » ou de la « sociĂ©tĂ© libĂ©rale ». Il n’y a pourtant pas un seul mot lĂ -dessus dans mes livres, pas plus que je ne parle de transsubstantiation, de l’anthropophagie en Nouvelle-GuinĂ©e ou de la thĂšse de la Terre plate.

Il est vrai qu’avant Enfilades, vos prĂ©cĂ©dents romans (les trois premiers parus aux Cherche-Midi, le 4e chez Écriture), abordaient dĂ©jĂ  des sujets sulfureux : L’Imposteur malmenait les avantages acquis dans la Fonction publique, Plan social l’étranglement Ă©conomique des PME et l’hypocrisie de certains syndicats, Un week-end en famille l’horreur de ce qu’ils sont souvent pour beaucoup d’entre nous
 Et Cycle mortel taclait comme il se doit les Ă©colos-bobos et les vĂ©libs
 Pourquoi tant de haine ?

PlutĂŽt de l’ironie. Surtout Ă  l’encontre des gens qui se prennent au sĂ©rieux, catĂ©gorie fascinante lorsqu’on la confronte avec ce qu’elle fait rĂ©ellement de sa vie. Par ailleurs, les quatre romans citĂ©s correspondent aux quatre univers que je voulais dĂ©crire : l’administration dans le premier (thĂšme sur lequel on n’a jamais fait mieux que le « Messieurs les Ronds-de-Cuir » de Courteline), l’entreprise privĂ©e dans le deuxiĂšme, la province dans le troisiĂšme et Paris dans le quatriĂšme.

Mais mĂȘme ces diffĂ©rences (le siĂšge social de Total ressemble aujourd’hui Ă  une direction de Bercy ; tel petit village du Quercy tend Ă  ressembler, avec son festival « lire en fĂȘte », au Ve arrondissement de Paris) s’estompent de plus en plus, si bien qu’il devient difficile dĂ©sormais de situer un roman dans un monde oĂč toute idĂ©e d’Incarnation a disparu. L’humain, pour ce qui l’en reste, devient difficile Ă  saisir, il est hors sol et l’écrivain doit comprendre ce qu’il a dans le crĂąne sans les indices gĂ©ographiques, sociologiques, historiques dont disposaient les Ă©crivains de jadis. C’est une tĂąche difficile, en tout cas trĂšs au-dessus de ce que peut produire le cerveau d’un « auteur » moyen aujourd’hui.