Mazarin l’Italien, Olivier Poncet, Tallandier.

Mazarin l’Italien, Olivier Poncet, Tallandier.

Jules Mazarin, romain de naissance et français par choix, fut Cardinal-Ministre de Louis XIII et du jeune Louis XIV pendant 19 ans (1642-1661).

À cette Ă©poque, la longĂ©vitĂ© dans la conduite des affaires reste la marque des grands. À n’en pas douter, Mazarin excella dans son rĂŽle de ministre, nonobstant les calomnies dĂ©versĂ©es lors de la Fronde avec les mazarinades ou par des adversaires tel le Cardinal de Retz qui dans ses MĂ©moires fut « d’une mauvaise foi brillante et venimeuse », comme le rappelle l’auteur.

Ce dernier, est un ancien membre de l’École française de Rome, actuellement professeur Ă  l’École nationale des chartes oĂč il enseigne l’histoire des institutions et des archives de l’époque moderne. Il nous gratifie d’une biographie de qualitĂ©, agrĂ©mentĂ©e d’une intĂ©ressante et belle iconographie, mettant au grand jour les rapports si particuliers entre Mazarin et son pays natal. La fin du livre propose une chronologie et un petit dictionnaire regroupant 116 courtes biographies de « personnes qui ont jouĂ© dans cette histoire une partition spĂ©ciale. »

Rien ne prĂ©destinait cet enfant issu d’une famille modeste Ă  devenir l’égal des Rois et l’arbitre de l’Europe. DĂšs l’introduction Poncet dĂ©veloppe l’idĂ©e suivante : « Mark Twain avait probablement raison lorsqu’il dĂ©clarait que la vĂ©ritĂ© historique est plus surprenante que la fiction car la fiction est obligĂ©e de coller Ă  ce qui est possible, ce qui n’est pas le cas de la vĂ©ritĂ©. »

L’auteur poursuit : « C’est la force indĂ©niable de cette rĂ©alitĂ© historique que nous enseigne la figure du Cardinal Jules Mazarin. »

Mazarin avait Ă©crit en 1651 Ă  Zongo Ondedei, un intime et confident, la chose suivante : « Quoiqu’il m’arrive de mauvais, l’Histoire ne parlera de moi qu’en bien, si elle veut dire la vĂ©ritĂ©. »

Cette citation se montre trĂšs parlante au sujet de la psychologie du Cardinal-Ministre. Pour Poncet, il s’agit de ne pas succomber Ă  la tentation de l’hagiographie ou de la lĂ©gende noire. Il prend le soin de prĂ©ciser : « L’Histoire est toujours affaire de choix. Ceux qui ont conduit Ă  la conception de ce livre, qui a d’abord Ă©tĂ© une suite de confĂ©rences donnĂ©es Ă  Rome, visent d’abord Ă  Ă©clairer un homme, Mazarin, environnĂ© d’une lĂ©gende noire et d’une lĂ©gende rose, deux points de vue qui semblent trop exclusifs l’un de l’autre. »

L’objectif de cet ouvrage semble parfaitement exposé : « Suivre Mazarin sur les voies de son pays natal est l’occasion de faire revivre une histoire un peu oubliĂ©e, le XVIIe siĂšcle italien. Le Seicento n’est pas un siĂšcle de transition entre la magnifique Renaissance et les sĂ©duisantes LumiĂšres, un siĂšcle de fer, une Ă©poque noire faite de guerres, de pestes ou de quelque dĂ©clin prononcĂ©. Il est au contraire d’une incroyable vitalitĂ© comme en tĂ©moignent admirablement la vie et les ambitions de Mazarin. »

On dit souvent que Louis XIII se trouve Ă©crasĂ© par le panache blanc de son pĂšre Henri IV et le soleil Ă©clatant de son fils Louis XIV. Selon l’auteur, le mĂȘme constat pourrait ĂȘtre tirĂ© pour Mazarin : « CoincĂ© entre Richelieu et le gouvernement personnel de Louis XIV, son ministĂ©riat semble n’avoir Ă©tĂ© qu’une Ă©tape de transition, voire de recul et de faiblesse, entre deux figures d’un État fort, l’une des grandes passions françaises. »

Pourtant son action Ă  la tĂȘte du gouvernement marque une Ă©tape dĂ©cisive dans l’histoire de France. Elle permet la restauration de l’autoritĂ© royale et son affermissement, l’émiettement de l’Allemagne avec les traitĂ©s de Westphalie, la paix en Europe avec une France maĂźtresse du jeu diplomatique et politique, la domestication de la noblesse française qui s’était montrĂ©e bien turbulente durant le rĂšgne de Louis XIII et la minoritĂ© de Louis XIV, la soumission du clergĂ© français qui avait souvent oscillĂ© entre papisme et gallicanisme. N’oublions pas que le Cardinal contribua Ă©galement Ă  la formation intellectuelle de Louis XIV, aussi bien sur le plan politique qu’artistique, avec le succĂšs que nous connaissons. Ce n’est pas pour rien que le XVIIe siĂšcle français se voit nommer le Grand SiĂšcle, tant il marqua son Ă©poque et les suivantes. Mazarin eut Ă©galement une influence dĂ©cisive sur les arts en Ă©tant un mĂ©cĂšne plus que gĂ©nĂ©reux.

Nous lui devons, entre autres, la bibliothĂšque Mazarine, plus ancienne bibliothĂšque publique de France et une collection privĂ©e exceptionnelle : « L’inventaire aprĂšs dĂ©cĂšs du Cardinal, relĂšve rien qu’au Palais Mazarin Ă  Paris, 858 peintures, 128 statues, 185 bustes, 150 tapis, 514 piĂšces d’orfĂšvrerie et d’argenterie, 317 pierres prĂ©cieuses, sans compter les fameux mazarins, ces 18 diamants cĂ©lĂ©brissimes dĂšs cette Ă©poque. »

L’auteur revient sur les diffĂ©rentes difficultĂ©s qui ont Ă©maillĂ© le ministĂ©riat de Mazarin, les coups bas, les complots, les cabales, les Frondes : « Les frondeurs ne voulaient pas tant la mort du pĂ©cheur que son dĂ©part le plus rapide possible des affaires et du royaume. Ce qu’on visait, c’était le ministre italien autant que le ministre tout court. »

C’était sans compter sur l’énergique rĂ©gente qui ne doutait pas un seul instant que les Grands entendaient rĂ©duire le pouvoir de son fils Ă  leurs profits. Une des forces de l’homme rouge tient au fait qu’il put « toujours compter sur le soutien d’Anne d’Autriche », puis sur celui de Louis XIV. La situation politique se montrait de fait trĂšs confuse et peu rassurante pour l’avenir : « Le roi Ă©tait mineur et sa mĂšre, la rĂ©gente, une Espagnole. »

Sans oublier que le principal ministre Ă©tait italien (romain) et « qu’il n’a jamais cessĂ© d’ĂȘtre la cible commune de tous les frondeurs, quels que soient leur identitĂ©, leurs intĂ©rĂȘts, leur lieu de rĂ©sidence. »

Mazarin sut combattre les ennemis de la couronne, car il « multiplia les changements tactiques et s’attacha Ă  diviser pour mieux rĂ©gner. »

Il n’hĂ©sita pas Ă  enfermer les rĂ©calcitrants ou Ă  les forcer Ă  l’exil, peu importe leur rang ou les liens privilĂ©giĂ©s entretenus avec la famille royale. De fait, rien d’étonnant Ă  ce que : « Mazarin a cristallisĂ© sur sa personne des espoirs, des attentes, des doutes, des critiques et des haines qui sont l’expression d’une sociĂ©tĂ© française traversĂ©e de courants contraires, de la xĂ©nophobie Ă  l’admiration pour les cultures Ă©trangĂšres, du repli sur soi Ă  l’extraordinaire appĂ©tit de conquĂȘtes extĂ©rieures, de la vitalitĂ© au sentiment de perte de sens moral. »

Mazarin l’italien ne fut pas un ministre italien du roi de France privilĂ©giant son pays d’origine : « Il mettait ses pas dans ceux de Richelieu et son pouvoir n’était pas plus italien qu’un autre, si l’on met Ă  part son mĂ©cĂ©nat trĂšs volontariste. Sujet du roi par choix, le cardinal ne cessa pas pour autant d’ĂȘtre fidĂšle Ă  sa patrie italienne dans ses goĂ»ts. »

À Rome et Ă  Paris on disait de Jules Mazarin qu’il : « est le plus romain des cardinaux français et en mĂȘme temps le plus français des cardinaux romains ». Cependant, dans la conduite des affaires et avec le recul que nous offrent 357 ans dans d’histoire, sa fidĂ©litĂ© au Roi de France et ses rĂ©ussites politiques ne sont plus Ă  dĂ©montrer, ni Ă  discuter.

Poncet analyse la politique de Mazarin aussi bien sur le plan intĂ©rieur qu’extĂ©rieur. Il nous prĂ©sente ses forces, ses faiblesses, son fonctionnement, ses affiliĂ©s, ses idĂ©es pour la France, l’Italie et l’Europe. Il dĂ©crypte Ă©galement le catholicisme de Mazarin et son rapport au protestantisme, Ă  l’islam et au jansĂ©nisme.

Mazarin rĂȘvait-il d’une nouvelle croisade ? Souhaitait-il montrer sur le trĂŽne de Saint-Pierre ? Avait-il amassĂ© une fortune colossale au point d’en faire l’homme le plus riche de son Ă©poque ? L’auteur rĂ©pond Ă  toutes ces questions en prenant toujours le soin de rappeler le contexte et le rapport si particulier entretenu par Mazarin avec l’Italie, entre goĂ»ts culturels et affinitĂ©s politiques. Biographie intĂ©ressante qui nous permet d’explorer une facette peu connue de Mazarin. Du temps de la Fronde, un polĂ©miste avait Ă©crit un dialogue entre Mazarin et un casuiste imaginaire (1) : « Mais la charitĂ© chrĂ©tienne Monseigneur ? » et l’auteur mettait dans la bouche de Mazarin le propos suivant : « Et la charitĂ© politique ? ». N’avons-nous pas ici la pure rhĂ©torique romaine Ă  l’Ɠuvre ?

Note

(1) Apologie pour Monseigneur le Cardinal de Mazarin, auteur inconnu, Paris 1649

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