Étienne Claviùre (1735-1793)

Ce nĂ©gociant en toiles et calviniste genevois devient, dans sa citĂ©-État, l’un des meneurs du « Parti des reprĂ©sentants », c’est-Ă -dire le groupe des bourgeois, en lutte contre l’aristocratie locale, en 1766. Il est membre de la Commission de sĂ»retĂ© (si l’on prĂ©fĂšre : la police), lors de la RĂ©volution de GenĂšve, en avril 1782, et fuit la rĂ©pression menĂ©e par les autoritĂ©s de Berne, venues secourir leurs amis genevois.

En ce dĂ©but de dĂ©cennie, il rencontre deux futurs comploteurs français : le journaliste Jacques-Pierre Brissot-“de Warville” du Courrier de l’Europe, et une canaille de grand talent oratoire, flambeur, voleur, condamnĂ© Ă  mort pour rapt : Gabriel-HonorĂ© Riquetti, comte de Mirabeau, exilĂ© Ă  NeuchĂątel.

NaturalisĂ© sujet britannique en 1783, l’ex-Genevois tente de s’enrichir en Irlande, puis se fixe Ă  Paris, en 1784, oĂč il rĂ©vĂšle des talents d’affairiste trĂšs peu scrupuleux. Dans l’ombre du banquier Isaac Panchaud (encore un Suisse de Paris), il spĂ©cule avec succĂšs sur les actions de la Compagnie des Indes, de la Compagnie des Eaux et celles de la Caisse d’Escompte. En 1785, il se retourne contre son associĂ© et sert d’indicateur Ă  Charles de Calonne dans l’offensive de ce ministre contre les banquiers agioteurs.

En 1787, il fonde avec l’avocat parisien Nicolas Bergasse la SociĂ©tĂ© Gallo-AmĂ©ricaine, espĂ©rant spĂ©culer sur les terres vierges des USA. La mĂȘme annĂ©e, il crĂ©e, avec le baron Jean-Pierre de Batz, la SociĂ©tĂ© d’assurances sur la vie. En 1788, il spĂ©cule sans succĂšs, de nouveau associĂ© Ă  Panchaud, sur le rachat par des groupes privĂ©s de la Dette amĂ©ricaine auprĂšs du gouvernement français
 en fait, les gouvernants des USA n’ont nullement l’intention de payer cette dette. La mĂȘme annĂ©e, il fonde avec Brissot la SociĂ©tĂ© des Amis des Noirs : cet affairiste a fort bien imaginĂ© que des noirs libres travailleraient davantage qu’en tant qu’esclaves, tandis que Brissot n’y voit qu’un acte d’humanisme.

« Jacobin » dĂšs 1790, il sert de conseiller Ă  son ami Mirabeau, puis est son banquier, aprĂšs la mort de Panchaud. C’est lui qui a l’idĂ©e de faire des assignats une monnaie fiduciaire. En dĂ©pit de son agitation et de la distribution de subsides, il n’est Ă©lu, l’étĂ© de 1791, que dĂ©putĂ© supplĂ©ant Ă  l’AssemblĂ©e LĂ©gislative.

Mais son ami et associĂ© Brissot ne l’oublie pas, qui l’impose Ă  Charles du Perrier-“Dumouriez”, un gĂ©nĂ©ral alors influent sur le roi, qui, sur les conseils fort peu Ă©clairĂ©s de son Ă©pouse, fait mine de pactiser avec les Jacobins, dans le cadre de la « politique du pire », en espĂ©rant que l’empereur (LĂ©opold II) et le roi de Prusse (FrĂ©dĂ©ric-Guillaume II) viendront remettre de l’ordre dans le royaume
 alors qu’ils ont tout intĂ©rĂȘt Ă  le laisser se dĂ©composer.

ClaviĂšre devient ministre des Contributions et Revenus publics (si l’on prĂ©fĂšre, le ministre des Finances), du 24 mars au 13 juin 1792. AprĂšs le renversement de la royautĂ© par l’émeute jacobine des 9 et 10 aoĂ»t, il retrouve son poste de ministre, qu’il occupe du 11 aoĂ»t 1792 au 2 juin 1793, effectuant mĂȘme un intĂ©rim au ministĂšre de la Guerre, du 12 au 21 aoĂ»t 1792.

Il en profite pour s’enrichir davantage encore. Non seulement, il participe Ă  la fabrication de faux assignats, prĂšs de chez lui, Ă  Suresnes, mais il dĂ©tourne environ 4 millions de livres (une livre tournois vaut un franc-or de 1803 Ă  1914, soit l’équivalent de 3,2 euros), lors de la trĂšs longue liquidation de la Compagnie des Indes et de la liquidation de la Caisse d’Escompte. Il protĂšge son associĂ© en affaires, et comploteur royaliste, Jean-Pierre de Batz, ci-devant baron.

Les bons auteurs le crĂ©ditent d’avoir tentĂ© de rĂ©duire la fabrication de faux assignats, dĂ©noncĂ©e Ă  l’AssemblĂ©e LĂ©gislative par l’affairiste Pierre-Joseph Cambon, dont l’art de grand financier sera, sous la Convention, de faire tourner la planche Ă  billets
 mais peut-ĂȘtre ClaviĂšre n’a-t-il agi que pour promouvoir les faux qu’il faisait fabriquer !

DĂ©crĂ©tĂ© d’arrestation par la Convention Nationale le 2 juin 1793, il n’est emprisonnĂ© qu’en septembre. Des amitiĂ©s politico-affairistes lui Ă©vitent d’ĂȘtre compris dans la fournĂ©e des « Brissotins », jugĂ©s le 30 octobre et guillotinĂ©s le lendemain. Il se suicide le 8 dĂ©cembre 1793 ; son Ă©pouse en fait autant, le lendemain.

Ce fut l’une des plus illustres canailles d’affaires de la premiĂšre partie de la RĂ©volution. Il ne serait pas dĂ©paysĂ© par la vie politique française contemporaine.

A propos de l'auteur

Bernard Plouvier

Ancien chef de service hospitalier, spĂ©cialisĂ© en MĂ©de­cine interne.Il est auteur de nombreux livres historiques (L’énigme Roosevelt, faux naĂŻf et vrai machiavel ; La tĂ©nĂ©breuse affaire Dreyfus ; Hitler, une biographie mĂ©dicale et politique ; Dictionnaire de la RĂ©volution française,
) et d'essais (RĂ©flexions sur le Pouvoir. De Nietzsche Ă  la Mondialisation ; Le XXIe siĂšcle ou la tentation cosmopolite ; Le devoir d’insurrection,
). Il a Ă©tĂ© Ă©lu membre de l’AcadĂ©mie des Sciences de New York en mai 1980.

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