L’historiographie française accorde peu de place Ă  l’expulsion des minoritĂ©s allemandes d’Europe centrale ainsi qu’à celle des populations des provinces orientales du Reich. Les rares ouvrages sur la question disponibles dans notre langue sont des traductions de l’allemand ou de l’anglais. Cet Ă©pisode, largement mĂ©connu de nos concitoyens, apparaĂźt pourtant comme une des plus grandes migrations de l’histoire puisque 12 Ă  15 millions de personnes furent chassĂ©es de leurs foyers. Entre 600 000 et 2,5 millions pĂ©rirent au cours de ce gigantesque transfert de population.

Un remarquable ouvrage de Pierre Brouland, intitulé Les Allemands des SudÚtes : leur expulsion aprÚs la IIe guerre mondiale, un drame méconnu, vient de paraßtre aux éditions Dualpha pour évoquer le sort tragique fait aux Allemands des SudÚtes au lendemain de la guerre.

Les Allemands des SudĂštes. Un drame ignorĂ© : l’expulsion des Allemands des SudĂštes aprĂšs la IIe Guerre mondiale, Pierre Brouland, Ă©ditions Dualpha, collection « VĂ©ritĂ©s pour l’Histoire », dirigĂ©e par Philippe Randa,

Les Allemands des SudĂštes. Un drame ignorĂ© : l’expulsion des Allemands des SudĂštes aprĂšs la IIe Guerre mondiale, Pierre Brouland, Ă©ditions Dualpha, collection « VĂ©ritĂ©s pour l’Histoire », dirigĂ©e par Philippe Randa,

Cette minoritĂ© germanophone, forte de plus de trois millions de personnes, qui vivait depuis les temps mĂ©diĂ©vaux en BohĂȘme et en Moravie, fut confrontĂ©e au printemps et Ă  l’étĂ© 1945 Ă  une vague de violences inouĂŻes. ChassĂ©s brutalement de leurs habitations, ils furent soumis Ă  d’innombrables exactions allant du viol Ă  l’assassinat.

Le livre dĂ©taille les Ă©pisodes les plus terribles de cette Ă©poque en particulier la fameuse « marche de la mort de Brno (BrĂŒnn) », fin mai 1945, au cours de laquelle environ 35 000 habitants germanophones de cette ville, principalement des femmes, des enfants et des vieillards, furent contraints de marcher jusqu’à la frontiĂšre autrichienne, cinquante kilomĂštres plus au sud. Celle-ci Ă©tant fermĂ©e par les AlliĂ©s, les expulsĂ©s furent incarcĂ©rĂ©s dans des camps improvisĂ©s, oĂč ils moururent par centaine d’une Ă©pidĂ©mie de typhus.

Autre Ă©pisode longuement Ă©voquĂ©, le pogrom d’Usti-nad-Labem (Aussig), le 31 juillet 1945, au cours duquel plusieurs dizaines d’Allemands furent massacrĂ©es Ă  la suite de l’explosion accidentelle (?) d’un dĂ©pĂŽt d’armes. L’auteur n’exclut pas, en effet, que cette explosion pĂ»t ĂȘtre une provocation des services secrets tchĂ©coslovaques. Au moment, oĂč s’achevait la confĂ©rence de Potsdam, il s’agissait de montrer que les SudĂštes constituaient une menace – l’explosion du dĂ©pĂŽt Ă©tant attribuĂ©e officiellement au Werwolf (une organisation crĂ©Ă©e par les SS Ă  l’automne 1944 pour mener des actions de guĂ©rilla sur les arriĂšres des armĂ©es alliĂ©s) – et que toute cohabitation entre TchĂšques et germanophones Ă©tait impossible.

S’appuyant sur les archives tchĂšques, longtemps inaccessibles aux chercheurs, l’auteur montre que ces violences, loin d’avoir eu un caractĂšre spontanĂ©, comme on peut encore souvent le lire, furent au contraire planifiĂ©es et mises en Ɠuvre au plus haut niveau de l’État tchĂ©coslovaque. Il s’agissait pour BenĂšs et son gouvernement de placer les alliĂ©s, en particulier anglo-saxons, devant le fait accompli et les obliger Ă  accepter le transfert immĂ©diat de la totalitĂ© de la minoritĂ© germanophone.

Londres et Washington n’avaient donnĂ© durant la guerre leur accord qu’à l’expulsion d’une partie limitĂ©e des germanophones, expulsion qui devait de surcroĂźt ne pas commencer immĂ©diatement aprĂšs la fin des hostilitĂ©s et s’étaler sur une pĂ©riode d’au moins cinq ans.

Avec la complicitĂ© des SoviĂ©tiques, BenĂšs rĂ©ussit Ă  imposer son point de vue. À la confĂ©rence de Potsdam, en aoĂ»t 1945, les « Trois grands » acceptĂšrent le transfert de la totalitĂ© des Allemands des SudĂštes vers l’Allemagne occupĂ©e. Entre fĂ©vrier et octobre 1946, prĂšs de deux millions d’Allemands des SudĂštes furent ainsi expulsĂ©s, aprĂšs avoir Ă©tĂ© spoliĂ©s de la quasi-totalitĂ© de leurs biens, vers les zones d’occupation soviĂ©tique et amĂ©ricaine.

Leur rĂ©installation dans une nouvelle patrie n’eut rien de simple. En BaviĂšre, jusqu’au milieu des annĂ©es 1960, de nombreux SudĂštes continuĂšrent Ă  vivre dans des baraquements. On apprend Ă  ce sujet que le camp de concentration de Dachau, aux environs de Munich, fut reconverti en camp de transit pour les SudĂštes expulsĂ©s. D’aprĂšs une enquĂȘte rĂ©alisĂ©e en BaviĂšre dans les annĂ©es 1970, 77 % des expulsĂ©s avaient eu l’impression de connaĂźtre un dĂ©classement, et seuls 1 % pensaient avoir progressĂ© dans l’échelle sociale par rapport Ă  leur situation antĂ©rieure.

Le nombre de victimes reste difficile Ă  Ă©valuer, un grand nombre d’archives ayant Ă©tĂ© dĂ©truites, en particulier celle des camps oĂč furent internĂ©s les SudĂštes avant leur expulsion.

À la fin des annĂ©es 1940, les organisations reprĂ©sentant les SudĂštes en Allemagne de l’Ouest Ă©voquaient le chiffre d’un demi-million de morts. Cette Ă©valuation, trĂšs exagĂ©rĂ©e, fut revue ensuite Ă  la baisse aussi bien par l’Office fĂ©dĂ©ral des statistiques que par les associations des SudĂštes.

Jusqu’au dĂ©but des annĂ©es 1990, le chiffre de 220 000 à 250 000 victimes fut communĂ©ment admis. Avec la fin de la Guerre froide et l’ouverture des archives des anciens pays de l’Est, de nouvelles estimations furent Ă©tablies. Une commission germano-tchĂšque arriva au chiffre trĂšs bas de 20 000 à 30 000 victimes. Des considĂ©rations purement politiques semblent avoir conduit Ă  cette Ă©valuation. Des travaux conduits au dĂ©but des annĂ©es 2010 avec une grande rigueur permettent aujourd’hui d’établir le nombre de victimes Ă  environ 150 000.

L’un des intĂ©rĂȘts du livre de Pierre Brouland est aussi d’insĂ©rer cet Ă©pisode dans une chronologie longue, en insistant d’une part sur la dĂ©gradation progressive des relations entre TchĂšques et Allemands Ă  partir de la fin du XVIIIe siĂšcle, et en analysant d’autre part les enjeux mĂ©moriaux jusqu’à nos jours.

Un ouvrage Ă  lire absolument pour tous ceux qui s’intĂ©ressent aux suites de la guerre et veulent comprendre l’Europe dans laquelle nous vivons.

Les Allemands des SudĂštes. Un drame ignoré : l’expulsion des Allemands des SudĂštes aprĂšs la IIe Guerre mondiale, Pierre Brouland, Ă©ditions Dualpha, collection « VĂ©ritĂ©s pour l’Histoire », dirigĂ©e par Philippe Randa, 400 pages, 33 euros.

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