L’action de François-Louis, comte de Saillans, aurait pu changer le cours de l’histoire de France, si elle avait rĂ©ussi. NĂ©anmoins qui connaĂźt l’existence mĂȘme de ce « premier combattant de la contre-rĂ©volution » pour reprendre l’expression consacrĂ©e des auteurs ?

Ces derniers rappellent l’idĂ©e suivante : « Presque tout le monde a entendu un jour ou l’autre parler de Jacques Cathelineau, de Charles de Bonchamps, de Maurice d’ElbĂ©e, d’Henri de la Rochejaquelein, du marquis de Lescure ou encore de François-Athanase de Charette ». Cependant, le comte de Saillans semble ĂȘtre un inconnu alors « qu’il aurait pu figurer dans cette liste », car « il Ă©tait leur aĂźnĂ© Ă  tous dans l’action. »

En effet, il avait commencĂ© sa lutte contre les rĂ©volutionnaires dans le Vivarais dĂšs 1792, soit un an avant les cĂ©lĂšbres guerres de VendĂ©e. Ferrand pĂšre et fils rendent donc hommage Ă  ce gentilhomme injustement mĂ©connu, avec une biographie agrĂ©able, agrĂ©mentĂ©e de plusieurs pages prĂ©sentant des documents divers, comme des clichĂ©s de l’ancien chĂąteau d’Ecordal Ă  Herbigny (lieu de naissance du comte de Saillans), le chĂąteau de Vassy (sa demeure personnelle), des reprĂ©sentations des membres de sa famille, les blasons des Saillans et des Cromot, son crĂąne entreposĂ© en haut d’un chapiteau de l’église Notre-Dame-des-Pommiers Ă  LargentiĂšre


Qui fut le comte de Saillans ? Ce livre rĂ©pond Ă  cette question, en expliquant tout simplement que c’était un homme profondĂ©ment attachĂ© Ă  son service. Ce dernier se montrait pour lui d’une importance capitale. Mais comment dĂ©finir le service ? Les auteurs n’esquivent point cette interrogation et dĂ©veloppent leur propos de la maniĂšre suivante : « Servir le roi ! On a du mal de nos jours Ă  saisir toute la force de cette expression. Il ne s’agissait Ă©videmment pas d’un service public, comme celui dans lequel on fait aujourd’hui carriĂšre. Le service pour les hommes de l’Ancien RĂ©gime, Ă©tait un honneur allant de soi et on grandissait en l’accomplissant. »

Il demeure essentiel de comprendre comment le roi est perçu par la grande majoritĂ© des sujets, pour saisir parfaitement les motivations de tous ceux qui combattront au cri de « Dieu et le Roi », dans la derniĂšre dĂ©cennie du XVIIIe siĂšcle. Ainsi, « la personne du roi Ă©tait l’objet d’une dĂ©votion quasi surnaturelle ; on le disait le premier des Rois ». De plus, les Français reconnaissaient dans leur roi « le pĂšre de la patrie et le bienfaiteur public ». En son temps, Bossuet Ă©crivait dĂ©jĂ  que « la volontĂ© du peuple est enfermĂ©e dans la sienne (celle du roi), comme en Dieu sont rĂ©unies toute perfection et toute vertu, ainsi toute la puissance des particuliers est rĂ©unie dans celle du prince ». Le comte de Saillans se reconnaĂźt, sans nul doute possible, dans ces analyses.

Ainsi François-Louis ne peut que dĂ©sapprouver toutes les tentatives qui visent Ă  restreindre le pouvoir royal. Toutefois, les auteurs rappellent rapidement le cadre familial dans lequel il Ă©volue avant de mettre son Ă©pĂ©e au service du roi pour combattre la rĂ©volution. Il est issu d’une vieille famille des Ardennes, maintenue dans sa noblesse par le jugement de Caumartin, intendant de Champagne, en dĂ©cembre 1668. Enfant, il devient page de Louis XV, mais il dĂ©sire en rĂ©alitĂ© devenir soldat. Il s’engage comme volontaire dans le rĂ©giment de Bouillon, puis il gravit peu Ă  peu les Ă©chelons de la hiĂ©rarchie militaire. Alors qu’il sert dans la garnison de Lorraine comme capitaine, le Bien-AimĂ© dĂ©cide de porter secours Ă  la Pologne. Le comte est engagĂ© au sein du corps de troupes commandĂ© par le baron de Viomesnil et M. de Choisy, dans le but soutenir la rĂ©volte contre le roi Stanislas Poniatowski, alors infĂ©odĂ© Ă  la Russie. Les enjeux diplomatiques et militaires sont parfaitement dĂ©crits par les auteurs, ce qui rend le rĂ©cit passionnant. Les armĂ©es françaises enregistrent plusieurs succĂšs. À ce titre, la narration de la remarquable prise du chĂąteau de Cracovie et sa dĂ©fense par le comte de Saillans, nous indique clairement qu’il maĂźtrisait l’art militaire et qu’il possĂ©dait le sens innĂ© du commandement. Cet exploit lui permet de recevoir la croix de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis en juin 1772. Par la suite, il connaĂźt les prisons russes pendant plusieurs mois et finit par rentrer en France. Nous apprenons qu’il s’est mariĂ© avec Françoise de Cromot. Le couple aura deux enfants : Charles-Alexandre et Julie.

À partir de 1789, les Ă©vĂ©nements politiques en France s’accĂ©lĂšrent. Louis XVI, de bonne foi, convoque les États GĂ©nĂ©raux pour sortir la France de l’impasse politique, fiscale, Ă©conomique dans laquelle elle se trouve. Pourtant le comte : « avait Ă©tĂ© effarĂ© de voir, dĂšs fin juin, le roi se rĂ©signer si facilement Ă  la paralysie politique. »

Les Ferrand prennent le soin de dĂ©velopper une analyse intĂ©ressante sur la situation politique : « En acceptant que les dĂ©putĂ©s aux États gĂ©nĂ©raux, dont la mission Ă©tait d’aider le roi Ă  rĂ©soudre la crise financiĂšre, s’érigeassent en AssemblĂ©e nationale constituante, le roi frappait de mort la nation-hĂ©ritage, cette sociĂ©tĂ© d’Ordres dont il Ă©tait la tĂȘte en tant que fĂ©dĂ©rateur de toutes les communautĂ©s françaises dans leur rĂ©alitĂ© multiforme, et laissait libre cours Ă  l’irruption de la nation-idĂ©ologie, qui n’aurait plus comme ressort que le volontarisme des individus qui la composeraient. C’était mettre fin Ă  la possibilitĂ© pour le roi de rĂ©former le royaume, c’était lĂ©gitimer la rĂ©volution des partis, et surtout c’était admettre que la nation fĂ»t un seul peuple en un seul corps sĂ©parĂ© sinon dressĂ© face au roi. »

La suite est malheureusement connue. Les braises rĂ©volutionnaires soufflent sur toute la France. La famille royale est emprisonnĂ©e, les frĂšres du Roi partent en exil, les massacres de Septembre tuent plus ou moins 1 500 Français. Ces tueries installent un climat oppressant et de vindicte dans tout le pays, lequel influe sur les Ă©lections des dĂ©putĂ©s Ă  la Convention qui se dĂ©roulent – hasard du calendrier – Ă  la mĂȘme pĂ©riode. Dans la capitale une trĂšs forte progression de la Montagne est remarquĂ©e, due principalement Ă  la pression qu’exerce la Commune insurrectionnelle sur les candidats qui s’opposent Ă  son pouvoir. Les Montagnards dĂ©sirent mener Ă  son terme le processus rĂ©volutionnaire. Cela signifie la liquidation des institutions monarchiques et la mort prochaine de Louis XVI, surnommĂ© le citoyen Capet. Dans les provinces la peur et le doute s’installent. La rĂ©volution enfile ses habits sombres de terreur.

Le comte, comme de nombreuses personnes inquiĂštes pour leur vie ou dĂ©sirant se rendre utiles, Ă©migre Ă  Coblence et rejoint l’ArmĂ©e des ÉmigrĂ©s. L’émigration, les diffĂ©rences tendances politiques, la difficultĂ© Ă  trouver un plan d’action, les luttes de prestige entre les Princes (les futurs Louis XVIII et Charles X) et les grandes familles françaises sont trĂšs bien racontĂ©es par les auteurs. Ces prĂ©cisions historiques et politiques nous permettent Ă©galement de comprendre les raisons qui ont conduit Ă  la dĂ©faite finale et en rĂ©alitĂ© prĂ©visible de la contre-rĂ©volution. François-Louis tente par tous les moyens de convaincre les Princes d’agir vite et fort, dans le but d’endiguer le flot rĂ©volutionnaire. Il revient en France et prend la tĂȘte du « troisiĂšme camp de JalĂšs en juillet 1792. »

Il dirige une troupe destinĂ©e Ă  soulever le Vivarais, le nord du Languedoc, le DauphinĂ© et la Provence. Comme l’écrit Jean Tulard dans la prĂ©face, l’objectif du comte de Saillans est de : « soulever le Midi catholique et royaliste, remonter sur Paris en passant par Lyon pour rĂ©tablir l’autoritĂ© du roi. Dans le mĂȘme temps l’armĂ©e des Princes envahirait l’est de la France ». Le plan commence bien. Effectivement, le comte et ses hommes s’emparent du chĂąteau de Banne le 4 juillet 1792. L’inaction du comte Thomas Conway (1), dont Lafayette avait dit que c’est un « homme ambitieux et dangereux », condamne de fait l’action contre-rĂ©volutionnaire Ă  l’échec. Pour rappel, il Ă©tait le supĂ©rieur direct du comte de Saillans.

Au lieu des 20 000 ou 30 000 hommes promis, Saillans ne peut compter que sur les 1 500 paysans dont il dispose dĂ©jĂ . Les rĂ©volutionnaires, loin de s’affoler aprĂšs ce coup d’éclat royaliste, s’organisent rapidement et dĂ©sirent reprendre le contrĂŽle du chĂąteau. Voyant le combat totalement dĂ©sĂ©quilibrĂ© qui se prĂ©pare et ne voulant pas sacrifier inutilement le sang des hommes, le comte licencie sa troupe et abandonne Banne conquis sept jours plus tĂŽt. Tous n’ont pas la chance de regagner indemnes leurs foyers. De nombreux soldats royalistes sont tuĂ©s par la soldatesque rĂ©volutionnaire.

Dans sa fuite, dĂ©guisĂ© en paysan et accompagnĂ© de son domestique et de deux prĂȘtres, le comte de Saillans est reconnu par un soldat de la Garde nationale. Au lieu de subir un jugement en rĂšgle, ils sont laissĂ©s Ă  la merci de la populace qui les massacre Ă  coups de sabre. Sa tĂȘte subit des outrages et finit par se retrouver au bout d’une pique dans la pure et authentique habitude rĂ©volutionnaire. Son corps est jetĂ© Ă  la fosse commune. Sa femme ne se remariera pas
 Le livre se poursuit par une analyse de la rĂ©pression rĂ©volutionnaire, une Ă©tude consacrĂ©e au projet politique des contre-rĂ©volutionnaires et un focus sur les Ă©mules du comte de Saillans.

Le projet contre-rĂ©volutionnaire avortĂ© du comte de Saillans provoqua des suites politiques, qu’il n’aurait pu imaginer : « Dans l’inventaire des piĂšces recueillies par la Commission des XXI chargĂ©e de prĂ©parer l’acte d’accusation de Louis XVI, vingt piĂšces sur trente-cinq concernent directement le camp de JalĂšs. La conspiration de Saillans joua donc un rĂŽle essentiel dans la condamnation du roi. »

Ce n’est pas tout. Les auteurs nous prĂ©cisent : « La mort de Saillans fut suivie d’horribles reprĂ©sailles dans toute la rĂ©gion. Ce furent prĂšs de deux cents royalistes qui pĂ©rirent les 12 et 13 juillet 1792. »

Ce livre trĂšs bien Ă©crit nous restitue de maniĂšre intelligible le contexte politique de la France prĂ©rĂ©volutionnaire et nous prĂ©sente les dĂ©buts de la contre-rĂ©volution. Nous dĂ©couvrons Ă©galement la noble figure de Saillans, qui toute sa vie durant resta fidĂšle Ă  ses principes pour lesquels il combattit et mourut. Laissons le mot de la fin Ă  l’éminent spĂ©cialiste Jean Tulard qui Ă©crit : « Saillans a prĂ©cĂ©dĂ© d’ElbĂ©e, Stofflet, Cathelineau, Charette et autres gĂ©ants de la VendĂ©e, dans un combat tout aussi social que politique. Merci Ă  Edouard et Bernard Ferrand d’avoir restituĂ© Ă  Saillans son titre de premier combattant de la Contre-RĂ©volution ». Je ne saurais mieux dire.

Note

(1) Thomas Conway fut au service de la rĂ©volution amĂ©ricaine en 1777 et 1778, comme Maxime de Cromot cousin de l’épouse du comte de Saillans. Conway dĂ©missionna de son poste dans l’armĂ©e amĂ©ricaine, suite Ă  l’échec de la conspiration qu’il voulut organiser contre Georges Washington. Cette action est rentrĂ©e dans l’histoire sous le nom de Cabale de Conway.

Le comte de Saillans - 1790-1792 de Bernard et Edouard Ferrand, SPM-Lettrage, 182 pages..

Le comte de Saillans – 1790-1792 de Bernard et Edouard Ferrand, SPM-Lettrage, 182 pages..

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