Certains sujets historiques sont rarement traitĂ©s par les mĂ©dias du systĂšme car ils dĂ©rangent les tenants de l’idĂ©ologie dominante. Parmi ces chapitres de notre passĂ© gardĂ©s sous le boisseau figure l’existence des camps de concentration ouverts par la RĂ©publique française en 1939.

GrĂ©gory Tuban, docteur en histoire et journaliste, publie aux Ă©ditions Nouveau Monde un ouvrage qui porte sur ce sujet et est intitulé Camps d’étrangers. Le contrĂŽle des rĂ©fugiĂ©s venus d’Espagne (1939-1944).

Camps d’étrangers. Le contrĂŽle des rĂ©fugiĂ©s venus d’Espagne (1939-1944), GrĂ©gory Tuban, Ă©ditions Nouveau Monde.

Camps d’étrangers. Le contrĂŽle des rĂ©fugiĂ©s venus d’Espagne (1939-1944), GrĂ©gory Tuban, Ă©ditions Nouveau Monde.

Retirada

Fin janvier 1939, le front rĂ©publicain de Catalogne cĂšde et un demi-million de personnes fuient vers la France. « Lors de cet exode, dĂ©sormais appelĂ© “Retirada”, l’internement a Ă©tĂ© pour la majoritĂ© des hommes et des femmes la porte d’entrĂ©e en France. À la mi-fĂ©vrier, aprĂšs l’arrivĂ©e des troupes franquistes le long de la frontiĂšre, ils ont Ă©tĂ© un peu plus de 325 000 Ă  ĂȘtre regroupĂ©s dans la douzaine de camps crĂ©Ă©s en quelques jours dans les PyrĂ©nĂ©es-Orientales. Ces exilĂ©s de la guerre d’Espagne – qui se termine officiellement le 1er avril 1939 – sont issus de l’ArmĂ©e populaire de la RĂ©publique et de la sociĂ©tĂ© civile. Ils sont officiers, soldats, anciens miliciens, requis, volontaires internationaux
 Des paysans, des ouvriers, des intellectuels, des artistes qui, dans le pays des droits de l’homme s’apprĂȘtant Ă  fĂȘter le 150e anniversaire de la RĂ©volution française, sont les premiers Ă©trangers « indĂ©sirables » Ă  subir Ă  la fin des annĂ©es 1930 des coercitions prises Ă  l’échelle d’un groupe, et non plus seulement Ă  celle d’individus. »

Prévisions

Le 29 avril 1938, le ministre de la Guerre envoie une note secrĂšte aux commandants de deux rĂ©gions militaires demandant de prĂ©voir « l’installation de camps de circonstance pour certaines catĂ©gories de rĂ©fugiĂ©s espagnols » tout en prĂ©cisant que « l’évolution des opĂ©rations militaires en Espagne rend possible, dans un dĂ©lai rapprochĂ©, l’éventualitĂ© du franchissement de la frontiĂšre par des rĂ©fugiĂ©s en nombre Ă©levĂ© ayant appartenu aux forces armĂ©es gouvernementales, et dont le sĂ©jour pendant un temps plus ou moins long sur notre territoire doit ĂȘtre maintenant prĂ©vu ».

Camps

Le premier camp est installĂ© le 30 janvier 1939 sur la plage d’ArgelĂšs-sur-Mer. Les autres suivent.

Selon le prĂ©fet du dĂ©partement des PyrĂ©nĂ©es-Orientales, 480 000 rĂ©fugiĂ©s seraient, au total, passĂ©s, lors de la Retirada, par le territoire qu’il a sous son autoritĂ© (1) (2). Soit 305 000 internĂ©s dans des camps, 5 000 placĂ©s dans des hĂ©bergements privĂ©s et 170 000 civils transfĂ©rĂ©s hors du dĂ©partement. Ces chiffres doivent ĂȘtre traitĂ©s avec prudence et font encore de nos jours dĂ©bat. Ajoutons que des personnes sont entrĂ©es clandestinement en France et que d’autres ont rapidement retraversĂ© la frontiĂšre en direction de l’Espagne.

GrĂ©gory Tuban Ă©crit que « Les camps de concentration de fĂ©vrier 1939 jouent un rĂŽle central dans le dispositif de contrĂŽle de la Retirada. Ils contiennent une partie des rĂ©fugiĂ©s hors de l’espace public et permettent ainsi aux autoritĂ©s d’exercer une surveillance resserrĂ©e sur ces derniers. C’est ce que prĂ©cise Albert Sarraut au journal La DĂ©pĂȘche le 1er fĂ©vrier 1939 sur la plage d’ArgelĂšs-sur-Mer : “Le camp d’ArgelĂšs-sur-Mer ne sera pas un camp pĂ©nitentiaire mais un camp de concentration. Les asilĂ©s [sic] qui y prendront sĂ©jour n’y resteront guĂšre que le temps nĂ©cessaire pour prĂ©parer leur refoulement ou sur leur option leur libre passage de retour en Espagne” (3). Le vƓu du ministre de l’IntĂ©rieur de voir massivement s’opĂ©rer le retour en Espagne des rĂ©fugiĂ©s ne va toutefois pas se rĂ©aliser dans les proportions souhaitĂ©es. Le temporaire va se prolonger et les hommes qui se retrouvent littĂ©ralement parquĂ©s dans les contreforts des PyrĂ©nĂ©es ou sur le sable du Roussillon vont devoir apprendre Ă  vivre dans un quasi-dĂ©nuement, alors que l’hiver est des plus rigoureux dans cette partie de la France battue par la Tramontane glaciale de fĂ©vrier. »

« Si les camps d’ArgelĂšs-sur-Mer et de Saint-Cyprien ont ouvert dans l’urgence de l’exode, un deuxiĂšme rĂ©seau de camps “catĂ©goriels” voit le jour Ă  partir de la mi-fĂ©vrier afin de mieux gĂ©rer les flux des rĂ©fugiĂ©s. La construction de ce premier camp, dit “de seconde gĂ©nĂ©ration”, dĂ©bute le 6 fĂ©vrier 1939 Ă  Bram dans l’Aude. Il a Ă©tĂ© conçu dĂšs le 3 fĂ©vrier par AndrĂ© Cazes, ingĂ©nieur en chef des Ponts et ChaussĂ©es de l’Aude, selon un modĂšle militaire. Le camp est ainsi divisĂ© en 10 quartiers dĂ©limitĂ©s par des doubles clĂŽtures en fil de fer barbelĂ© de 2,5 m de haut, isolĂ©s les unes des autres par des rues et allĂ©es perpendiculaires de 20, 15, 10 m de large. Le camp cerclĂ© d’un chemin de ronde pour les patrouilles dispose en son centre d’un mirador. Chaque quartier possĂšde ses cuisines et ses lavabos. Conçu pour hĂ©berger 15 000 rĂ©fugiĂ©s, Bram reçoit Ă  la fin du mois de fĂ©vrier 1939 jusqu’à 16 300 internĂ©s qui sont regroupĂ©s dans 170 baraquements d’une capacitĂ© de 90 Ă  100 places. »

70 km de fil de fer barbelĂ© sont nĂ©cessaires pour le camp de Bram et 250 km pour celui de BarcarĂšs. « Le camp de BarcarĂšs compte, fin mars, prĂšs de 50 000 internĂ©s et devient le troisiĂšme camp le plus important des PyrĂ©nĂ©es-Orientales ». Dans l’HĂ©rault, Ă  Agde, un camp est construit. Il est divisĂ© en trois camps distincts numĂ©rotĂ©s de 1 Ă  3. « Chacun possĂšde son poste de police, son intendance et son infirmerie. DerriĂšre une double ceinture de barbelĂ©s, les trois camps sont identiques avec un alignement de baraques de type gĂ©nie, qui mesurent 40 m de longueur sur 6,5 m de largeur, couvertes de bois avec des toits en tĂŽle ondulĂ©e. À l’intĂ©rieur, on trouve une double rangĂ©e de couchettes Ă  deux Ă©tages, sĂ©parĂ©es par un couloir central. L’accĂšs se fait de chaque cĂŽtĂ© de la baraque. Au mois de mai, les trois camps regroupent 24 000 rĂ©fugiĂ©s, majoritairement catalans ». À Septfonds, dans le Tarn-et-Garonne, la construction d’un camp dĂ©bute fin fĂ©vrier 1939. « L’armĂ©e y dĂ©ploie 50 km de fil de fer barbelĂ© pour clĂŽturer les 50 ha du camp cerclĂ© par un chemin de ronde, jalonnĂ© de miradors Ă  guĂ©rites et de 50 projecteurs. [
] Le camp de Gurs, dans les PyrĂ©nĂ©es-Atlantiques, va, quant Ă  lui, recevoir les brigadistes internationaux internĂ©s sur les plages du Roussillon, les rĂ©fugiĂ©s basques et les membres de l’aviation. Sa construction dĂ©bute le 15 mars et se termine le 25 avril 1939. Il est alors le plus grand des camps français, avec une superficie de 125 ha et compte 428 baraques. Enfin, dans l’AriĂšge, le camp militaire du Vernet est amĂ©nagĂ© Ă  partir de la fin du mois de fĂ©vrier pour recevoir majoritairement des rĂ©fugiĂ©s venus des camps de Cerdagne, [
]. »

Des mesures et des installations disciplinaires sont mises en place pour les prisonniers récalcitrants.

L’ouvrage dĂ©crit ensuite les dispositions prises en vue d’obtenir, sur base volontaire ou forcĂ©e, un retour vers leur pays d’origine d’une partie des Espagnols rĂ©sidant en France ainsi que la volontĂ© des autoritĂ©s, suite Ă  la montĂ©e des tensions en Europe, de mettre au travail ceux restant en France.

Localisation gĂ©ographique des camps de concentration, avril-septembre 1939 (p. 126 de l’ouvrage).

Localisation gĂ©ographique des camps de concentration, avril-septembre 1939 (p. 126 de l’ouvrage).

IIe Guerre mondiale

Au dĂ©but de la IIe Guerre mondiale, le pouvoir instaure des mesures d’exception visant Ă  contrĂŽler la population française ainsi que les Ă©trangers vivant en France.

Si le nombre de femmes et d’enfants sĂ©journant dans ces camps est extrĂȘmement minoritaire par rapport Ă  celui des hommes en mars et avril 1939, puis est quasi Ă©gal Ă  zĂ©ro dans les camps des PyrĂ©nĂ©es-Orientales dĂšs le mois de mai, il remonte en septembre. En octobre, le nombre de femmes et d’enfants augmente. « Ce sont souvent des familles entiĂšres qui sont envoyĂ©es dans les camps depuis toute la France. » À partir du dĂ©but de la guerre, en septembre 1939, alors qu’auparavant les camps contenaient des Espagnols ou des membres des Brigades internationales, des personnes de diffĂ©rentes nationalitĂ©s sont expĂ©diĂ©es vers ceux-ci : des Allemands, des Italiens
 souvent antifascistes, des juifs. Parmi les prisonniers figurent Ă©galement des personnes originaires de diffĂ©rents pays de l’Est. En aoĂ»t 1940, le camp du Vernet compte prĂšs de 4 000 internĂ©s issus de 58 nationalitĂ©s.

« La IIIe RĂ©publique sombre dĂ©finitivement le 10 juillet 1940 au casino de Vichy, quand 569 des 649 parlementaires prĂ©sents votent les pleins pouvoirs Ă  Philippe PĂ©tain. Le vieux marĂ©chal constitue le 16 juillet son premier gouvernement en tant que chef de l’État et nomme Pierre Laval comme prĂ©sident du Conseil. Gouvernement qui hĂ©rite de facto de la gestion des camps pour Ă©trangers par les ministĂšres de la Guerre, de l’IntĂ©rieur et du Travail. »

L’auteur consacre la derniĂšre partie de l’ouvrage au fonctionnement de ces camps sous le rĂ©gime de Vichy, Ă  la dĂ©portation vers l’Allemagne de plus de 10 000 « Espagnols rouges » et Ă  l’engagement d’Espagnols de gauche dans des organisations de la RĂ©sistance.

Conclusion

GrĂ©gory Tuban conclut : « Pour l’armĂ©e comme pour l’IntĂ©rieur, la discipline censĂ©e contenir les vellĂ©itĂ©s rĂ©volutionnaires de certains rĂ©fugiĂ©s et maintenir l’ordre public dans des espaces clos devient un outil rĂ©pressif, opĂ©rant hors du champ pĂ©nal. » L’auteur estime que l’existence de ces camps dits « de concentration » au sein desquels des mesures et des espaces disciplinaires sont utilisĂ©s Ă  l’encontre des rĂ©fugiĂ©s en dehors du circuit judiciaire du droit français conduit, dĂšs fĂ©vrier 1939, dans ces endroits, Ă  « une politique de plus en plus arbitraire, renforcĂ©e par l’état de siĂšge, par la guerre, puis par le gouvernement de Vichy. »

Ce livre, tirĂ© d’une thĂšse de doctorat, prĂ©sente la particularitĂ© d’ĂȘtre comprĂ©hensible par tout le monde et constitue donc Ă  la fois une porte d’entrĂ©e vers le sujet pour les lecteurs qui ne s’y sont pas encore intĂ©ressĂ©s, tout en apportant aux spĂ©cialistes de la question de nouveaux Ă©lĂ©ments basĂ©s sur des recherches.

Notes

(1) Rapport du préfet Raoul Didkowski, Perpignan, le 30 juin 1939.

(2) La trÚs grande majorité des fugitifs est passée par ce département.

(3) La DĂ©pĂȘche, 2 fĂ©vrier 1939.

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