Il Ă©tait une fois, au pays de nos grands ancĂȘtres grecs, une muse fort mal lotie puisque, bien moins fortunĂ©e que ses sƓurs, elle n’avait reçu en partage que le droit et le devoir d’inspirer tous ceux qui voudraient narrer les hauts faits des guerriers de l’Hellade.

Son nom Ă©tait Clio. La donzelle fut violentĂ©e dĂšs son Ăąge tendre et accoucha d’une ahurissante quantitĂ© de monstres. Au fil des millĂ©naires, elle devint une vieille prostituĂ©e souvent ivre, dont n’importe quel potentat ou n’importe quel groupe de pression pouvait acheter Ă  bas prix la complaisance.

D’autres parmi nos ancĂȘtres, et probablement les plus grands, dĂ©cidĂšrent sagement de diffĂ©rencier les faits historiques, tels qu’ils s’étaient rĂ©ellement passĂ©s, des divagations des amants de Clio. Ils nommĂšrent les faits Res gestae et Historia la narration.

Au IIe siĂšcle de notre Ăšre, un rusĂ© fripon dĂ©nommĂ© Lucien, natif de Samosate, Ă©crivit mĂȘme un manuel Ă  l’usage des apprentis dĂ©sinformateurs, de façon Ă  satisfaire au mieux leurs commanditaires : De la maniĂšre d’écrire l’histoire ou l’histoire telle qu’on l’écrit. Nul doute que, de nos jours et dans nos pays oĂč la noble dĂ©esse DĂ©mocratie est censĂ©e rĂ©gner, ce plaisantin serait affublĂ© du qualificatif de « rĂ©visionniste », vilipendĂ© par la « presse libre » et traĂźnĂ© devant les tribunaux. Heureux Lucien qui vivait au temps des empereurs romains, des hommes qui Ă©taient souvent douĂ©s du sens de l’humour
 Ă  l’exception du prince le plus adulĂ© des narrateurs parce qu’il jouait au philosophe stoĂŻcien (ce genre d’homme qui se congratule pour n’avoir pas repris du gĂąteau ou pour, une fois n’est pas coutume, avoir rĂ©sistĂ© Ă  une quelconque trivialitĂ©) : Marc-AurĂšle, mĂ©diocre chef d’État, Ă©poux et pĂšre pitoyable, l’archĂ©type de l’imposture historique.

Dix-neuf siĂšcles plus tard, Historia est toujours l’humble servante des puissants du jour et la muse demeure toujours prĂȘte Ă  se vendre aux maĂźtres de demain qui, assurĂ©ment, voudront remanier la narration des res gestae dans un sens qui leur sera utile ou simplement agrĂ©able. Il n’est que de considĂ©rer l’écriture des faits pour les annĂ©es 1914-1945 pour ĂȘtre Ă©difiĂ© sur le courage de la plupart de nos contemporains qui se mĂȘlent d’écrire l’histoire. À tout le moins, ils devraient ĂȘtre jugĂ©s pour maltraitance envers une personne ĂągĂ©e
 car, si Clio est indĂ©niablement une catin, elle n’en est pas moins une trĂšs vieille femme.

Le travail de l’historien, considĂ©rĂ© avec tout le sĂ©rieux qu’il mĂ©rite, est un fascinant mĂ©lange de science et d’art. La part scientifique, captivante, passionnante, est la quĂȘte quasi policiĂšre des documents et des vestiges. L’art est d’interprĂ©ter ces dĂ©couvertes, de dĂ©busquer les erreurs des gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes, de se reprĂ©senter, aussi prĂ©cisĂ©ment, aussi exactement que possible, une Ă©poque disparue
 en se souvenant que, dans le meilleur des cas, les hypothĂšses nouvelles, les reconstitutions les plus actuelles seront un peu moins erronĂ©es que les prĂ©cĂ©dentes, mais risquent fort de devenir la risĂ©e des gĂ©nĂ©rations suivantes !

La narration historique – Historia – a-t-elle une utilitĂ© sociale ? À titre de divertissement intellectuel, certainement. Il faut croire qu’elle a aussi une importance politique puisque l’on ne compte plus les États dits dĂ©mocratiques oĂč, depuis les annĂ©es 1990 de l’ùre actuelle, les parlements et les gouvernements ont codifiĂ© son Ă©criture, Ă©laborant une lĂ©gislation rĂ©pressive Ă  l’encontre de ceux qui voudraient contredire la narration officielle.

Puisque de curieux politiciens, qui n’ont pourtant que le mot de « libertĂ©s » Ă  la bouche (et il est toujours dangereux qu’ils Ă©cvrivent ce mot au pluriel : c’est la meilleure façon de l’affaiblir), appellent des hommes de loi Ă  trancher en matiĂšre de « vĂ©ritĂ© historique », ces nobles magistrats devraient se comporter en philosophes et juger impartialement les intentions autant que les Ă©crits ou les paroles.

Dans sa Seconde ConsidĂ©ration inactuelle (ou intempestive, ou intemporelle, comme l’on voudra), amplifiant d’autres textes rĂ©digĂ©s un peu plus tĂŽt, Nietzsche a opposĂ© trois façons d’écrire l’histoire (Historia, la narration qui ne correspond pas souvent aux Res gestae, soit les faits tels qu’ils se sont produits et dont on ne peut apprĂ©hender que le fantĂŽme).

L’écriture noble, « monumentale » « iconique » est destinĂ©e Ă  Ă©difier les gĂ©nĂ©rations futures ; elle est pure propagande, dans un registre acadĂ©mique quant Ă  la forme. La façon « traditionnaliste », ou patriotique, a pour finalitĂ© d’ancrer une nation dans ce que l’on nomme de nos jours ses « racines » et, n’en dĂ©plaise Ă  Nietzsche, cette Ă©criture est nĂ©cessaire Ă  la pĂ©rennitĂ© des États nationaux, c’est d’ailleurs pourquoi elle est vigoureusement combattue par l’actuelle dĂ©sinformation mondialiste et globalisante. Enfin, la rĂ©daction « critique », aussi exacte et raisonnĂ©e que possible, vise Ă  l’amĂ©lioration Ă©ventuelle des sociĂ©tĂ©s futures. C’est peut-ĂȘtre celle-lĂ  que Nietzsche nommait, en l’annĂ©e 1872, « la peinture historique crĂ©atrice et stimulante ». C’est Ă  la fois sublime et quelque peu utopique. En effet, les comportements humains Ă©tant immuables, puisque gĂ©nĂ©tiquement induits (ou programmĂ©s, comme on voudra), l’expĂ©rience d’autrui, fĂ»t-elle le legs prĂ©cieux des « grands ancĂȘtres », s’avĂšre rarement utile.

Comme est censĂ© l’avoir Ă©crit Confucius (MaĂźtre Kong) : « L’expĂ©rience est une lanterne que l’on porte accrochĂ©e dans le dos et qui ne sert qu’à Ă©clairer le chemin parcouru ». Il reste Ă  espĂ©rer que cet humour dĂ©sabusĂ© ne s’applique pas toujours et partout.

En principe, l’étude aussi prĂ©cise et honnĂȘte que possible des derniers millĂ©naires de l’histoire humaine devrait permettre de raisonner de façon intelligente et concrĂšte sur la condition humaine, puisqu’à l’évidence la nature de l’homme demeure inchangĂ©e depuis l’aube des temps historiques et qu’il est peu probable qu’elle se modifie tant que l’espĂšce n’aura pas mutĂ© en sur-espĂšce ou jusqu’à ce qu’elle soit rĂ©duite Ă  la condition de sous-espĂšce, car rien ne permet d’affirmer que l’évolution du genre humain doive obligatoirement se faire Ă  partir de l’Homo sapiens sapiens ; le triste exemple de l’Homo sapiens neandertalensis et celui de quelques autres sapiens aujourd’hui disparus sont lĂ  pour nous rappeler qu’il est toujours possible d’assister au redoutable triomphe d’une espĂšce diffĂ©rente, supĂ©rieure en inventivitĂ© et en agressivitĂ©, capable de faire radicalement disparaĂźtre la concurrence inadaptĂ©e.

A propos de l'auteur

Bernard Plouvier

Ancien chef de service hospitalier, spĂ©cialisĂ© en MĂ©de­cine interne.Il est auteur de nombreux livres historiques (L’énigme Roosevelt, faux naĂŻf et vrai machiavel ; La tĂ©nĂ©breuse affaire Dreyfus ; Hitler, une biographie mĂ©dicale et politique ; Dictionnaire de la RĂ©volution française,
) et d'essais (RĂ©flexions sur le Pouvoir. De Nietzsche Ă  la Mondialisation ; Le XXIe siĂšcle ou la tentation cosmopolite ; Le devoir d’insurrection,
). Il a Ă©tĂ© Ă©lu membre de l’AcadĂ©mie des Sciences de New York en mai 1980.

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