(Propos recueillis par Guillaume Mansart)

Nicolas Gauthier, chroniqueur politique sur le site BVoltaire, est Ă©galement sociĂ©taire de l’émission « Bistrot LibertĂ©s » sur TVLibertĂ©s. Il intervient rĂ©guliĂšrement sur RadioLibertĂ©s.

Kim Jong-un

Kim Jong-un

Pyongyang et son feuilleton atomique, saison
 saison combien, dĂ©jà ? Y a-t-il vraiment quelque chose de nouveau en ExtrĂȘme-Orient ?

La nouveautĂ©, c’est que la CorĂ©e du Nord est dĂ©sormais une puissance nuclĂ©aire, mĂȘme si son arsenal n’est pas encore opĂ©rationnel. Mais cette nouveautĂ© n’a rien de bien nouveau, si l’on peut dire, ce programme ayant Ă©tĂ© lancĂ© de longue date. En revanche, la vĂ©ritable nouveautĂ©, c’est que les USA ne sont plus maĂźtres du jeu, dans cette rĂ©gion comme ailleurs dans le monde. Cela, ils avaient commencĂ© Ă  l’anticiper au dĂ©but des annĂ©es 1990, aprĂšs la chute de l’URSS, dans un rapport de la CIA, Ă  l’époque rendu public. Il y Ă©tait Ă©crit que la Maison Blanche disposait d’à peu prĂšs trente ans de domination mondiale sans partage devant elle et qu’ensuite, la situation redeviendrait multipolaire, telle qu’elle le fut toujours. Soit la fin d’une parenthĂšse, en quelque sorte. Nous y sommes.

VoilĂ  qui explique d’ailleurs les actuelles gesticulations diplomatiques de Washington. À la tribune de l’ONU, Nikky Haley, l’ambassadrice amĂ©ricaine menace « de dĂ©truire complĂštement le rĂ©gime nord-corĂ©en en cas de guerre ». Ce qui Ă©quivaut Ă  parler pour ne rien dire. Pour Pyongyang, l’arme nuclĂ©aire est l’assurance-vie du rĂ©gime censĂ©e les protĂ©ger de toute attaque des États-Unis, rien de plus. Et la mĂȘme d’affirmer : « Il faut continuer Ă  traiter la CorĂ©e du Nord comme un paria. » La belle affaire, sachant que Kim Jong-un se moque comme d’une guigne de l’opinion internationale ; laquelle se rĂ©sume gĂ©nĂ©ralement aux USA et Ă  leurs proches alliĂ©s.

Quelques jours plus tard, c’est au tour du gĂ©nĂ©ral McMaster et du sĂ©nateur rĂ©publicain Lindsey Graham d’évoquer une possible « guerre prĂ©ventive » aux contours qu’ils ne dĂ©finissent d’ailleurs pas. Bombardements aĂ©riens ? Offensive terrestre ? Frappe nuclĂ©aire ciblĂ©e ? AussitĂŽt, SergueĂŻ Lavrov, ministre russe des Affaires Ă©trangĂšres, rĂ©agit en ces termes : « Si quelqu’un veut bien recourir Ă  la force afin d’anĂ©antir la CorĂ©e du Nord, pour reprendre un propos de l’ambassadrice amĂ©ricaine auprĂšs de l’ONU, je pense que cela signifie jouer avec le feu et commettre une grave erreur. Nous continuons Ă  faire tout pour que cela n’ait pas lieu et que le problĂšme soit rĂ©solu uniquement par la voie pacifique et politico-diplomatique. »

De son cĂŽtĂ©, PĂ©kin veut bien renforcer ses pressions sur la CorĂ©e du Nord Ă  condition que la marine amĂ©ricaine cesse ses manƓuvres conjointes avec les Sud-CorĂ©ens en Mer de Chine. DĂ©jĂ , en mai dernier, Lu Kang, porte-parole du ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres chinois demandait aux USA de « cesser leurs provocations en mer de Chine mĂ©ridionale » et de « respecter l’intĂ©gritĂ© territoriale de la Chine. » Une dĂ©claration prononcĂ©e aprĂšs l’irruption du destroyer USS Dewey aux abords de l’archipel des Spratleys, lequel fait l’objet de longs litiges territoriaux entre diffĂ©rents pays de la rĂ©gion. Ce qui nous amĂšne Ă  penser que le vĂ©ritable enjeu est lĂ  et non point dans la question du nuclĂ©aire nord-corĂ©en.

Mais cela dĂ©montre aussi que si Washington savait que le centre de gravitĂ© planĂ©taire allait se dĂ©placer vers l’OcĂ©an pacifique, il n’avait pas prĂ©vu que la Russie et la Chine joindraient leurs efforts afin de faire bloc contre eux. C’est cela aussi, la vĂ©ritable nouveautĂ© et surtout la bonne nouvelle. Les rapports internationaux sont en train de se rĂ©Ă©quilibrer. On sent bien qu’Emmanuel Macron en est pleinement conscient, au contraire des instances europĂ©ennes qui continuent Ă  vivre dans des clichĂ©s politiques ayant depuis longtemps atteint la date de pĂ©remption.

Si on avait voulu empĂȘcher Pyongyang de continuer ses essais nuclĂ©aires, pouvait-on vraiment mettre en Ɠuvre autre chose qu’un blocus qui s’est rĂ©vĂ©lĂ© parfaitement inutile jusqu’à prĂ©sent, sinon Ă  exacerber le patriotisme nord-corĂ©en ?

La vĂ©ritĂ© est que les AmĂ©ricains – car c’est d’eux dont il s’agit en l’occurrence et pas des EuropĂ©ens, incapables de formuler ne serait-ce que le dĂ©but d’une politique Ă©trangĂšre commune – ne pouvaient pas faire grand-chose, hormis dĂ©clarer une guerre aux rĂ©sultats alĂ©atoires et aux consĂ©quences qui n’auraient pu que se rĂ©vĂ©ler catastrophiques. Les seuls qui auraient pu tordre le bras de Pyongyang en la matiĂšre sont Ă©videmment les Chinois, mais ils n’en ont jamais eu vraiment l’intention ; ce pour deux raisons. La premiĂšre est que la CorĂ©e du Nord est le seul alliĂ© fiable de la Chine dans la rĂ©gion. La seconde est que cet alliĂ©, qui est Ă©galement un obligĂ© – il dĂ©pend de PĂ©kin pour ses approvisionnements Ă©nergĂ©tiques et alimentaires –, lui sert d’atout majeur dans les discussions internationales. Selon leurs intĂ©rĂȘts du moment, les Chinois peuvent ainsi refrĂ©ner ou encourager les Nord-CorĂ©ens ; soit une influence destinĂ©e Ă  se monnayer en permanence. Surtout en cette pĂ©riode oĂč PĂ©kin entend signifier sa prĂ©Ă©minence dans le Pacifique.

De plus, les Occidentaux jouent forcĂ©ment perdants face Ă  un rĂ©gime tel que celui de Kim Jong-un. Un prĂ©sident Ă  la Maison Blanche, c’est quatre ans de mandat, dont deux Ă  tenter de se faire rĂ©Ă©lire et, mĂȘme si l’État profond amĂ©ricain ne dĂ©vie pas de ses fondamentaux historiques – approvisionnement Ă©nergĂ©tique, suprĂ©matie technologique en matiĂšre militaire et maĂźtrise des mers – leurs politiques intĂ©rieure et extĂ©rieure peuvent connaĂźtre des fluctuations, inconvĂ©nients que s’épargnent des systĂšmes tels que ceux de la Chine et de la CorĂ©e du Nord. Pour faire bref, les uns raisonnent sur le temps long et les autres sur le temps court. Les premiers peuvent planifier des stratĂ©gies sur quasiment un siĂšcle alors que les seconds peinent Ă  voir au-delĂ  de deux ou trois dĂ©cennies tout au plus.

Y a-t-il des similitudes entre le « danger nucléaire » iranien et le « danger nucléaire » nord-coréen ou les deux sont-ils trÚs différents ?

Leurs situations respectives n’ont rien de similaire. L’Iran est un pays suzerain, la CorĂ©e du Nord un pays vassal. En revanche, ces deux nations ont ceci de commun de vouloir sanctuariser leur territoire. L’Iran n’a plus besoin de l’arme atomique, son systĂšme balistique de dĂ©fense antiaĂ©rienne suffit amplement Ă  le protĂ©ger, tandis que la CorĂ©e du Nord n’a dĂ©sormais pour lui que cette carte maĂźtresse. Soit une mĂȘme logique, malgrĂ© des configurations dissemblables.

Pour le reste, ces deux rĂ©gimes diffĂšrent de par leur nature mĂȘme. L’Iran est une dĂ©mocratie, dĂ©mocratie couronnĂ©e, ou enturbannĂ©e pour ĂȘtre plus prĂ©cis, mais dĂ©mocratie tout de mĂȘme, avec une constitution, des institutions, des Ă©lections, des courants politiques divers. Ce qui ne l’empĂȘche pas, elle aussi, de savoir raisonner Ă  trĂšs long terme, tel qu’on le constate aujourd’hui sur le thĂ©Ăątre oriental. La CorĂ©e du Nord, quant Ă  elle, est une sorte de bulle coupĂ©e du monde, repliĂ©e sur elle-mĂȘme. Mais cette autarcie, prĂ©sentĂ©e comme une force par Kim Jong-un, se rĂ©vĂšle aussi ĂȘtre une faiblesse, puisque les Nord-CorĂ©ens, on l’a vu, sont dĂ©pendants du suzerain chinois pour la quasi-totalitĂ© de leurs biens de consommation les plus Ă©lĂ©mentaires. Finalement, le seul avantage de ce systĂšme est d’ĂȘtre peu sensible Ă  toute forme d’embargo, Ă©tant donnĂ© qu’ils ne commercent pas et ne cherchent pas Ă  commercer, au contraire de l’Iran.

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