par Olivier Bault.

Il y a 30 ans, le soir du 9 novembre 1989, les autoritĂ©s communistes de RDA annonçaient la levĂ©e de toutes les restrictions sur les voyages Ă  l’étranger. La rĂ©action des habitants de Berlin-Est fut immĂ©diate : ils partirent Ă  l’assaut de ce « mur de protection antifasciste », comme l’appelait le rĂ©gime communiste, ou « mur de la honte », comme on le surnommait Ă  l’Ouest. Et le mur tomba.

ErigĂ© une nuit d’aoĂ»t 1961 pour mettre fin Ă  l’exode vers l’Ouest des habitants de la RDA qui ne savaient visiblement pas apprĂ©cier les « bienfaits » d’un systĂšme socialiste pourtant occupĂ© Ă  construire l’avenir radieux du communisme, ce mur Ă©tait le symbole de la sĂ©paration du Vieux Continent entre l’Est et l’Ouest, entre les dictatures socialistes de la sphĂšre d’influence russo-soviĂ©tique et les dĂ©mocraties libĂ©rales de la sphĂšre d’influence amĂ©ricaine. « De Stettin [Szczecin, NDLR] sur la Baltique Ă  Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer s’est abattu sur le continent », avait remarquĂ© le Britannique Winston Churchill dĂšs 1946.

Quand le mur de Berlin tomba ce 9 novembre 1989, cela faisait dĂ©jĂ  un peu plus de trois semaines que le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du Parti et dirigeant de la RDA depuis 1976, Erich Honecker, avait Ă©tĂ© remplacĂ© sous la pression des manifestations de rue et de l’exode massif de la population vers l’Allemagne de l’Ouest par la frontiĂšre entre la Hongrie et l’Autriche. Un an aprĂšs la destitution du dictateur communiste, le 3 octobre 1990, Berlin devenait Ă  nouveau la capitale d’une Allemagne rĂ©unifiĂ©e.

« Le mur de Berlin n’est qu’un symbole des changements en Europe. Ce n’est pas l’évĂ©nement qui nous a donnĂ© la liberté », rappelait toutefois le cardinal Stanislaw Dziwisz, ancien secrĂ©taire du pape Jean-Paul II, dans un entretien que nous avons organisĂ© avec TVLibertĂ©s et le VisegrĂĄd Post fin octobre Ă  Cracovie (entretien Ă  voir sur le site de TVLibertĂ©s dans le cadre d’une sĂ©rie d’entretiens liĂ©s Ă  l’anniversaire de la chute du mur de Berlin). Et en effet, la chute du mur Ă©tait la consĂ©quence logique d’une crise qui se dĂ©veloppait en RDA depuis le printemps 1989 sous l’influence des Ă©vĂ©nements en Pologne et en Hongrie ainsi que des tentatives de rĂ©forme de l’URSS par MikhaĂŻl Gorbatchev, le tout sur fond de faillite Ă©conomique du systĂšme socialiste devenue criante depuis le dĂ©but des annĂ©es 80 dans tout le bloc de l’Est.

L’affaiblissement de l’Union soviĂ©tique

ConstituĂ©s principalement autour des Eglises Ă©vangĂ©liques et catholique, des mouvements de protestation tentĂšrent, Ă  partir du mois de mai 1989 – date d’élections locales falsifiĂ©es, comme toutes les Ă©lections dans les rĂ©publiques socialistes de l’Est – d’organiser des manifestations de rue. L’omniprĂ©sente Stasi, la police politique d’Allemagne de l’Est, faisait de moins en moins peur, et Ă  partir de septembre 1989 ces manifestations rĂ©guliĂšres devinrent hebdomadaires et attirĂšrent de plus en plus de monde. DĂšs son arrivĂ©e au pouvoir en 1985, Gorbatchev avait signifiĂ© aux dirigeants des pays satellites « qu’ils ne doivent pas compter sur les chars soviĂ©tiques pour se maintenir au pouvoir », mettant ainsi officiellement fin Ă  la doctrine Brejnev dĂ©finie en 1968 lors du Printemps de Prague.

Or les partis marxistes-lĂ©ninistes d’Europe de l’Est n’avaient dĂ» leur arrivĂ©e et leur maintien au pouvoir qu’à la prĂ©sence de l’ArmĂ©e rouge Ă  partir de 1945. « Le pouvoir communiste, c’étaient des collabos, des agents, ou des gens qui avaient trahi par opportunisme », estime Marian Charukiewicz, ancien capitaine de la SB, la police politique polonaise, que nous avons Ă©galement interrogĂ© en octobre avec l’équipe de TVLibertĂ©s et du VisegrĂĄd Post. Charukiewicz Ă©tait un des deux officiers de la SB qui, dans les annĂ©es 1970-1980, collaboraient en rĂ©alitĂ© avec les dissidents qu’ils Ă©taient chargĂ©s de surveiller. Ainsi, l’affaiblissement de l’Union soviĂ©tique en raison de la faillite Ă©conomique du systĂšme socialiste et l’embourbement de son armĂ©e en Afghanistan, en forçant des tentatives de rĂ©formes, a permis aux Polonais et aux Hongrois de rĂ©ussir lĂ  oĂč l’insurrection de Budapest et le Printemps de Prague avaient Ă©chouĂ© en 1956 et 1968.

La Hongrie a progressivement dĂ©mantelĂ© sa dictature socialiste par le haut puisque la volontĂ© de rĂ©formes venait du pouvoir communiste lui-mĂȘme. En Pologne, le mouvement de rĂ©forme est venu du bas, c’est-Ă -dire sous la pression du syndicat SolidaritĂ© qui bĂ©nĂ©ficiait d’un soutien Ă©norme au sein de la population. C’est l’appartenance massive des Polonais Ă  ce premier syndicat indĂ©pendant, crĂ©Ă© en 1980, ainsi que les sympathies dont il bĂ©nĂ©ficiait au sein mĂȘme de l’appareil d’Etat, qui, parallĂšlement Ă  la crise Ă©conomique, forcĂšrent le pouvoir communiste Ă  organiser des nĂ©gociations en envisageant un partage du pouvoir qui allait se solder en 1989-1990 par la perte totale, au moins en thĂ©orie, de ce pouvoir par le Parti ouvrier unifiĂ© polonais (PZPR), le parti marxiste-lĂ©niniste aux commandes de la RĂ©publique populaire de Pologne.

Dix ans avant : le voyage du pape en Pologne

Mais c’est en 1979 qu’avait rĂ©ellement commencĂ© la chute de ce systĂšme dĂ©jĂ  en crise depuis la fin des annĂ©es 60. Avec le pĂšlerinage du pape polonais Jean-Paul II dans sa patrie, les catholiques polonais se sont comptĂ©s. Le cardinal Dziwisz, pour TVLibertĂ©s : « Cette visite a marquĂ© le dĂ©but de la marche vers la libertĂ©. Plus exactement Ă  partir de son homĂ©lie place de la Victoire Ă  Varsovie, avec la priĂšre “Que Ton Esprit vienne et renouvelle la face de la terre, de cette terre”. [
] Ce voyage de 1979 a marquĂ© le dĂ©but de la libĂ©ration des peuples soumis au communisme. [
] Les communistes gouvernent par la soumission, par la peur. Les gens ont cessĂ© d’avoir peur sous l’influence du Saint-PĂšre. C’est ce qui a donnĂ© naissance Ă  SolidaritĂ©. »

Avec le premier gouvernement dirigĂ© par un opposant au rĂ©gime communiste en Europe de l’Est Ă  partir d’aoĂ»t 1989, le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki en Pologne, et l’ouverture du rideau de fer entre la Hongrie et l’Autriche le mĂȘme mois, les rĂ©gimes socialistes d’Europe de l’Est tombĂšrent comme un chĂąteau de cartes, quasiment sans effusion de sang (hormis en Roumanie), pendant ce qu’on appelle aujourd’hui « l’automne des peuples ».

Un autre Ă©vĂȘque polonais, Mgr Marek Jędraszewski, archevĂȘque de Cracovie (comme avant lui Mgr Dziwisz et, dans les annĂ©es 1960-1970, Mgr Wojtyla, le futur pape Jean-Paul II), mettait toutefois en garde le 1er aoĂ»t dernier, dans une homĂ©lie prononcĂ©e Ă  l’occasion des 75 ans de l’insurrection de Varsovie pendant laquelle les forces soviĂ©tiques avaient attendu pendant deux mois, de l’autre cĂŽtĂ© de la Vistule, en aoĂ»t 1944, le massacre de la rĂ©sistance polonaise par les Allemands : « Par bonheur, la peste rouge ne foule plus nos terres. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’en existe pas une nouvelle qui cherche Ă  conquĂ©rir nos Ăąmes, nos cƓurs et nos esprits. Elle n’est pas marxiste, pas bolchevique, mais nĂ©e du mĂȘme esprit, nĂ©omarxiste. Elle n’est pas rouge, mais arc-en-ciel. »

Car si le communisme est dĂ©finitivement tombĂ© en Europe de l’Est en 1989, le socialisme et le marxisme sont encore bien prĂ©sents en Europe sous diffĂ©rentes formes, y compris sous la forme Πcombien actuelle de l’antifascisme liberticide Ă  l’image de ce « mur de protection antifasciste » qui coupa Berlin et l’Europe en deux pendant 28 ans.

Article publié dans les colonnes du quotidien Présent.

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