par Philippe Pichon.

Philippe Pichon est l’auteur de plusieurs livres remarquĂ©s, notamment sur la police et sur Louis-Ferdinand CĂ©line.

Philippe Pichon est l’auteur de plusieurs livres remarquĂ©s, notamment sur la police et sur Louis-Ferdinand CĂ©line.

 

Brillant, aventureux, taquin, assez solide Ă  la riposte, excellent Ă  l’escarmouche, Christian Millau appartenait Ă  quelque chose comme l’école de Roger Nimier. Rien n’était beau comme cet Ă©crivain parmi les uniformes littĂ©raires. C’était la ligne elle-mĂȘme. C’était la race de ces gamins de vingt ou trente ans qui, en 1950, Ă©taient vraiment les enfants de la RĂ©publique des Lettres.

À tout juste quatre-vingt-huit ans, Christian Millau Ă©tait un « jeune homme ». Il n’était pas nĂ© de la derniĂšre pluie, et mĂȘme mieux, il Ă©tait nĂ© un Jour de l’An, ce qui lui Ă©vitait d’ĂȘtre un ravi de la crĂšche. Millau Ă©tait venu au monde littĂ©raire entre les hussards de droite Ă  la Roger Nimier et les chevau-lĂ©gers progressistes Ă  la Claude Roy. Il semblait avoir tout abordĂ© avec une fantaisie Ă©gale – surtout le pain quotidien d’une interminable aprĂšs-guerre.

Mais la vie et l’Ɠuvre de cet Ă©crivain tardivement reconnu, capable de romans de mal du siĂšcle, portaient pour blessures profondes des Ă©preuves privĂ©es et l’impossible paix. À son succĂšs Au galop des hussards (Grand prix de l’AcadĂ©mie française de la biographie 1999, prix Joseph Kessel 1999) succĂ©daient bien d’autres dont un Dictionnaire amoureux de la gastronomie, neuviĂšme opus d’une Ɠuvre dĂ©jĂ  bien fournie. DĂ©sormais, le besoin de tendresse et de fraternitĂ© animait le romancier en quĂȘte de sens et de poĂ©sie dans un monde qui lui paraissait en manquer singuliĂšrement.

Le journaliste buissonnier Ă©crivain gastronome

AprĂšs avoir racontĂ© avec malice, dans son Guide des restaurants fantĂŽmes (Plon, 2007), les ridicules de la sociĂ©tĂ© française, il rĂ©cidivait avec un copieux volume comportant des entrĂ©es d’une grande drĂŽlerie : un pavĂ© « bleu hussard » bien servi de huit cents pages d’un journaliste buissonnier Ă©crivain gastronome.

Par sa plume et par le passĂ©, Millau a rempli plusieurs milliers de restaurants aussi vite et aussi sĂ»rement que Josyane Savigneau a vidĂ© Le Monde des livres de toute saveur littĂ©raire. « La gastronomie n’est pas un dogme, mais, comme l’amour, un plaisir, dont il est normal de discuter », Ă©crivait-il.

Bref, un Ă©lĂ©ment de la culture. Millau, qui avait le gosier littĂ©raire en pente douce, ne dĂ©mystifiait pas la cuisine, il dĂ©sacralisait les restaurants. Si François Villon, notre grand poĂšte, n’avait Ă©tĂ© (de peu) son aĂźnĂ©, Millau l’eĂ»t invitĂ© dans une des « tavernes de vin » qui fleurissaient Ă  Paris, au temps de l’amour courtois et eĂ»t apportĂ© de friands morceaux. Certes, c’était le petit bout de la fourchette, mais il plantait juste.

Une seule oreille de cochon lui manque et tout est dépeuplé

Car, depuis ses dĂ©buts Ă  OpĂ©ra, l’hebdomadaire culturel dont un certain Roger Nimier vient de prendre la direction en 1951, Millau trouve sa voie dans la chronique caustique et amusĂ©e de la littĂ©rature et de l’actualité : des pĂ©riodiques cĂ©lĂšbres ou confidentiels des annĂ©es cinquante Ă  Service littĂ©raire aujourd’hui, la feuille de chou d’écrivains faite par des Ă©crivains (et cuisinĂ©e par notre ami François CĂ©rĂ©sa).

Christian Millau appartient, par les meilleurs de ses livres, Ă  la tradition des Ă©crivains « charnels », vouĂ©s Ă  une observation dĂ©pourvue de prĂ©dication. Il compose de brefs chapitres oĂč, avec humour et gravitĂ©, il rĂȘve sur un moment oĂč le destin prend figure. Dans Paris m’a dit (de Fallois, 2000), la crise de l’homme mĂ»r Ă©clate au seuil de la mort et l’introspection se colore de tragique en mĂȘme temps que d’épicurisme. Et quand Millau abandonne de sa lĂ©gĂšretĂ© toute française, c’est pour gagner en tendresse et en majestĂ©. En effet, il appartient Ă  cette version d’écrivains dont l’idĂ©ologie (pardon Christian !) ne rive pas l’art aux contingences de l’époque.

MalgrĂ© ses vingt ans en 1950, on trouverait difficilement en Christian Millau les aspects attendus, et en quelque sorte nĂ©gatifs, de ce qu’il est convenu d’appeler « la gĂ©nĂ©ration de la dĂ©faite ». Nulle trace, semble-t-il, de cette prostration qui fut le lot de la plus grande partie de la jeunesse au temps des effondrements. Son romantisme et sa dĂ©sinvolture aigĂŒe ne sont pourtant pas sans rapport avec ce qui caractĂ©rise tout un secteur du roman français d’aprĂšs-guerre.

Des annĂ©es Solex aux annĂ©es Mac Do’

NĂ© Ă  Paris d’un pĂšre français et d’une mĂšre originaire de Moscou (Bons baisers du Goulag, Plon, 2004), le jeune Millau, tout en poursuivant ses Ă©tudes Ă  Sciences-Po et Ă  la FacultĂ© de droit, entre en 1949 au Monde de Beuve-MĂ©ry, au service politique, dirigĂ© par Jacques Fauvet. AprĂšs la disparition d’OpĂ©ra en 1952, il reste aux cĂŽtĂ©s de Nimier et de Jacques Laurent lors d’un parcours de journalisme littĂ©raire qui le conduit simultanĂ©ment Ă  noircir avec talent les colonnes de Carrefour, Arts, du Bulletin de Paris, du Nouveau FĂ©mina, de La Parisienne, de Candide pour devenir, aprĂšs la mort tragique de Nimier en septembre 1962, rĂ©dacteur en chef adjoint au quotidien Paris-Presse oĂč il couvre, notamment, les Ă©vĂ©nements d’AlgĂ©rie, les grands procĂšs de l’OAS et, Ă  Dallas, les suites de l’assassinat de Kennedy, avec le procĂšs de Jack Ruby.

Il collabore Ă  Paris-Match, Elle, L’Express, aux magazines amĂ©ricains Holiday et Esquire, avant de devenir l’assistant-rĂ©alisateur d’Orson Wells Ă  Hong-Kong pour un documentaire que Pierre Lazareff fait projeter Ă  « 5 Colonnes Ă  la une ». Millau est un touche-Ă -tout.

De retour en France, il lance avec son partenaire, Henri Gault, les guides et le magazine Gault-Millau, sorte de Lagarde-et-Michard de la gastronomie et du bien vivre, entreprise (presque) philanthropique dont il quitte la prĂ©sidence pour prendre sa retraite en 1995. Il a mĂȘme le privilĂšge rare d’ĂȘtre, entre-temps, le 42e Français Ă  dĂ©crocher la « couv’» du Time depuis la crĂ©ation, au dĂ©but des annĂ©es 1920, du cĂ©lĂ©brissime hebdomadaire amĂ©ricain.

En 1995, commence une troisiĂšme vie : celle d’écrivain Ă  temps plein. DĂšs son premier livre, Les Fous du palais (Robert Laffont, 1994) pour lequel il obtient le prix Rabelais, sa fidĂ©litĂ© aux « hussards » le met Ă  part. Le reste est connu, de Commissaire Corcoran (Plon, 2005) Ă  Dieu est-il gascon ? (Le Rocher, 2006)

Un simple regard et la journĂ©e vide s’embrase

Une lumiĂšre d’or vient mourir sur la table d’un lieu oĂč Millau n’est que de passage. Il y a lĂ  des gens, des gens en bout de zinc. Tout leur corps en tĂ©moigne. C’est un endroit oĂč ils viennent parler, s’entendre, s’écouter depuis des lustres. C’est un petit bistrot de nulle part, ni de campagne ni de banlieue, un cafĂ© de bord de route oĂč il aime tant aller se perdre au grĂ© des errances, des promenades et des hasards. En bruit de fond, une radio. Des ouvriers qui entrent et sortent.

De mĂ©diocres reproductions sur les murs, la sciure qui traĂźne sur le plancher, quelques verres vides sur une table et l’arriĂšre-salle que l’on devine derriĂšre l’étoffe d’un rideau, avec des bruits de pas, des mains de servantes que l’on aperçoit de temps Ă  autre, le cartable de l’enfant posĂ© au sol et le chat qui dort prĂšs du radiateur oĂč trĂŽnait autrefois un vieux poĂȘle. C’est un jour insensĂ© dans une vie insensĂ©e, un temps oĂč il ne se passe rien, oĂč rien ne survient jamais et c’est pourtant la plus haute vie qui soit, la vie en bordure, en lisiĂšre du monde, la vie que remet en lumiĂšre le moindre rayon de soleil, le moindre regard qui se pose sur elle.

En effet, il suffit d’un regard, d’un simple regard et la journĂ©e s’embrase, les choses sont revivifiĂ©es. Ainsi ce marronnier dans la cour dĂ©serte d’une modeste auberge de province oĂč Millau a fait halte. Une table, un vin frais, les pages blanches d’un tout petit carnet de rondes gustatives et il demeure des heures Ă  contempler cet arbre, la bicyclette que l’on pose contre son tronc puis les mains qui l’emportent plus loin, de l’autre cĂŽtĂ© invisible de la rue. Il entend, sans le vouloir, les musiques d’une conversation, le choc des casseroles de cuivre dans une cuisine proche et seul le vent se dĂ©pose sur les pages, seul le vent, l’air frais, feuillettent les pages qu’un soleil adoucit mais il n’écrit pas, surtout pas.

L’écriture, ce sera pour plus tard ou ce sera pour jamais mais il est tout Ă  cet arbre qui lui survivra sans doute et, en un tel moment, l’écriture est sans importance, d’aucun secours, car un livre s’écrit, justement, sous les phrases qui bruissent et lui Ă©chappent. On peut le dire ainsi : chez Christian Millau, le plaisir Ă©crit un livre Ă  sa place.

Saint-Tropez : Une campagne au soleil (De Fallois, 2002)

Bien sĂ»r, je ne vous dirais pas comment j’ai rencontrĂ© Millau dans les couloirs du commissariat de police de Saint-Tropez oĂč j’officiais, et oĂč sĂ©vissait un chef de service aux allures de garenne dĂ©jĂ  faisandĂ©. Ce n’est pas rien de rencontrer l’un des derniers hussards. Nous devĂźnmes amis, enfin, je crois, Ă  en croire l’affection rĂ©ciproque qui s’accumulait autour de verres de blanc pris sous la tonnelle de sa villa, La Vigne Saint-Anne. Je l’écoutais me raconter les hontes de la vie humaine qui sont aussi les gĂ©nies de la littĂ©rature française, parmi lesquels un certain Louis-Ferdinand Destouches dit CĂ©line se taillait la part dĂ©licieuse du lion maudit.

Christian Ă©crivait ainsi chaque jour, dans le lit de cette errance, dans ce passage qui est mouvement et l’entraĂźnait dans les endroits les plus dĂ©laissĂ©s oĂč le battement mĂȘme de la vie devient souvent imperceptible, Ă  l’image de la mort glissant sous sa peau, lui interdisant de faire autre chose que d’aimer car la vie est trop brĂšve pour entamer un autre chant que le chant de la cĂ©lĂ©bration, de la vĂ©nĂ©ration pour la beautĂ© du monde Ă©tablie n’importe oĂč, en des lieux innombrables et, peut-ĂȘtre, innommables. Millau accueillait et il servait. Puis, aussitĂŽt, il oubliait qu’il fut serviteur, mais il n’oubliait jamais d’accueillir. Vous m’entendez : jamais.

Adieu Christian, ou plutĂŽt, Ă  ce soir.

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Philippe Randa,
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