Le 13 novembre 2015, au Bataclan, on a vu comment les Eagles Of Death Metal (EODM) ont filĂ© devant les islamistes. C’était bien la peine de s’affubler d’un nom pareil (Les Aigles du mĂ©tal mort). Il faut dire que leur concert s’est terminĂ© quand les terroristes musulmans ont fait irruption dans la salle en rafalant Ă  la kalachnikov, juste au moment oĂč le groupe interprĂ©tait Kiss The Devil (Embrasse le diable), ça ne pouvait pas tomber mieux. Bilan : 90 morts, sans compter ceux Ă  l’extĂ©rieur. Ils chantent donc n’importe quoi : « I’ll love the Devil/ I’ll kiss his tongue/ I will kiss the Devil on his tongue » (J’aimerai le dĂ©mon/ J’embrasserai sa langue/ J’embrasserai le dĂ©mon sur sa langue).

Ces rockers dĂ©foncĂ©s Ă  l’alcool et aux amphĂ©tamines invoquent le dĂ©mon, le rĂ©fĂ©rentiel malĂ©fique de nos sociĂ©tĂ©s occidentales et sont incapables d’affronter la mort. Les esprits forts rigolent que le diable n’existe pas, mais la coĂŻncidence est brutale. Et il ne faudrait pas chercher beaucoup pour y trouver une conjonction planĂ©taire, dĂ©jĂ  qu’on Ă©tait un vendredi 13 et la journĂ©e de la gentillesse
 À cause de leur nom, on les prend pour un groupe de Metal, ils ne jouent que du blues rock et font dans l’humour, enfin ils essaient. Leur dernier album a pour titre Zipper Down (Braguette ouverte), mais ça ne fait plus rire personne.

En face, ça chante aussi, dans un autre genre. Car les chansons des islamistes auraient dĂ» servir d’avertissement. Pour recruter, ils diffusent des nasheeds, ces morceaux assez envoĂ»tants qui appellent au djihad. Les paroles sont le plus souvent en arabe, parfois en anglais, mais depuis l’attentat de janvier dernier, ils enregistrent aussi en français. Il y a une clientĂšle. On pourrait croire Ă  des polyphonies, il n’en est rien, une voix est enregistrĂ©e et dĂ©multipliĂ©e pour donner l’impression d’un chƓur, des instruments numĂ©riques sont ajoutĂ©s pour l’accompagnement. Le rĂ©sultat est une musique fascinante, mais complĂštement virtuelle, Ă  l’image de leur conception religieuse dĂ©connectĂ©e de la spiritualitĂ©, mais pas de la gymnastique, tout est traitĂ© Ă  l’ordinateur suivant les mĂȘmes mĂ©thodes que les vedettes Ă©tasuniennes de la chanson. Pas d’instruments de musique, chez les salafistes, ils sont impurs.

Les islamistes font circuler des vidĂ©os oĂč ils les dĂ©truisent, sous prĂ©texte qu’il n’y en a pas dans le Coran. À ce compte-lĂ , les traditions musicales arabes devraient toutes disparaĂźtre pour ne laisser que l’appel Ă  la priĂšre du muezzin, une complĂšte rĂ©gression musicale. C’est d’ailleurs ce qu’enseigne aux enfants l’imam dans l’école coranique de la mosquĂ©e Sunna de Brest, Rachid Abou Houdeyfa, celle qui est financĂ©e par la mairie par clientĂ©lisme ethno-Ă©lectoral. Il explique aux enfants que s’ils Ă©coutent de la musique, ils seront transformĂ©s « en singes ou en porcs. »

Les nasheeds Ă©taient dĂ©jĂ  exploitĂ©s par les FrĂšres musulmans dans les annĂ©es soixante, c’est la guerre d’Afghanistan qui Ă©largit leur audience, dĂ©multipliĂ©e depuis qu’ils sont utilisĂ©s par l’État islamique. Ils n’ont d’ailleurs pas perdu de temps ; le sang des 130 victimes parisiennes Ă©tait Ă  peine sec que l’EI diffusait dĂ©jĂ  un nouveau nasheed en français : « Tue les soldats du diable sans hĂ©sitation,/ Fais-les saigner mĂȘme dans leurs habitations,/ N’aie peur de rien, fonce tout droit vers le bonheur,/ Le champ de la bataille est le champ des honneurs. »

Ce discours montre que la population des banlieues françaises, encore insuffisamment islamisĂ©e, est la cible visĂ©e par la propagande de l’État islamique. En mars dernier, il diffusait dĂ©jĂ  On va pas se laisser abattre, le 2e nasheed en français : « Oui Charlie Hebdo est mort,/ Des prophĂštes il se moquait.‹[
] Il nous faut taper la France./‹Il est temps de l’humilier./‹On veut voir de la souffrance,/‹Et des morts par milliers./‹La bataille est engagĂ©e./ La vengeance sera terrible./‹Nos soldats sont enragĂ©s./ Votre fin sera horrible.‹[
]‹On est venu dominer et nos ennemis vont pĂ©rir. »

Les banlieues françaises raffolent de ce genre de chansons, elles vont supplanter le rap, trop connoté US et récupéré par les médias officiels.

D’ailleurs, le rappeur allemand Deso Dogg avait indiquĂ© la voie. Denis Mamadou Cuspert de son vrai nom, Ă©tait fils d’une mĂšre allemande et d’un pĂšre ghanĂ©en. AprĂšs diverses condamnations, il se convertit Ă  l’islam. Il rejoint l’EI en 2012, adopte le nom d’Abu Talha al-Almani, prend en charge la propagande et le recrutement, et se met aux nasheeds. Une bombe met fin Ă  sa carriĂšre en octobre dernier.

Ces techniques de propagande ne sont pas anodines. Le psychisme humain fonctionne toujours suivant les mĂȘmes principes. UtilisĂ©e depuis toujours comme outil de lien collectif et de communication, la chanson est un moyen privilĂ©giĂ© de propagande, aussi bien pour dĂ©fendre l’ordre social que pour le dĂ©truire. Luther en savait quelque chose, mais les cantiques montfortains ont aussi Ă©tĂ© efficaces. La Marseillaise est d’abord une chanson rĂ©volutionnaire et, au XXe siĂšcle, les chants politiques se sont affrontĂ©s dans les rues. Les nasheeds montrent que la chanson reste un moyen fonctionnel, les chanteurs Ă©tasuniens d’EODM n’ont pas rĂ©sistĂ©. Mais la ligne de front musicale ne passe pas par eux, ni par les grandes vedettes de la chanson mondialisĂ©e que l’on distille dans les lieux publics europĂ©ens.

Leur effet est plutĂŽt de dĂ©manteler les capacitĂ©s de rĂ©sistance identitaire, les liens communautaires des populations d’Europe. LĂ  encore, la chanson rend compte des rapports de force en prĂ©sence, des lignes de front. D’un point de vue sociĂ©tal, l’outil chanson est toujours opĂ©rationnel, et s’imaginer que l’on pourrait Ă©chapper Ă  son influence serait prĂ©somptueux. Il envahit l’espace public et la sphĂšre privĂ©e sans qu’une rĂ©flexion soit apportĂ©e Ă  la sĂ©lection de ce que l’on Ă©coute. Car si la musique agit sur les Ă©motions, elle influence profondĂ©ment les individus par les liens culturels et les rĂ©fĂ©rences collectives durables qu’elle met en place. Il ne s’agit pas de rĂ©pondre aux nasheeds en s’identifiant aux rĂ©pertoires US, mais de savoir oĂč sont les chansons actuelles qui tĂ©moignent de notre longue mĂ©moire musicale et sont capables de les affronter.

A propos de l'auteur

Thierry Bouzard

Journaliste, collaborateur du quotidien PrĂ©sent ; historien de la musique et de la chanson, a publiĂ© plusieurs ouvrages et recueils de chants. Il a animĂ© plus de cinq ans une Ă©mission musicale sur Radio Courtoisie et a participĂ© Ă  la rĂ©alisation de nombreux CD. Ce spĂ©cialiste rĂ©putĂ© (du chant militaire) de la musique militaire mĂšne une Ă©tude originale, complĂšte et approfondie des diffĂ©rentes musiques (rebelles) dissidentes, depuis l’apparition de la chanson engagĂ©e. Dernier livre paru : "Des chansons contre la pensĂ©e unique" (Ă©dition des cimes, 2014).

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