Qu’on apprĂ©cie ou non son tropisme balkanique, ses films souvent foutraques, mĂȘme palmĂ©s au festival de Cannes, la plus Ă©lĂ©mentaire des objectivitĂ©s intellectuelles et journalistiques oblige Ă  dire que le trĂšs serbe cinĂ©aste Emir Kusturica sait de quoi il parle lorsqu’il Ă©voque l’Europe et son destin contrariĂ©.

Ainsi, ouvrant la dixiĂšme Ă©dition du festival Balkan Trafik Ă  Bruxelles, l’homme en profite pour dire ses quatre vĂ©ritĂ©s au journaliste Sandor Zsiros d’Euronews.

L’échange a lieu Ă  Bruxelles, autrefois patrie de Tintin et Milou, mais aussi depuis, du quartier de Molenbeek et de ses islamistes amateurs de feux d’artifices. Et lĂ , premiĂšre rĂ©ponse Ă  la premiĂšre question, Emir Kusturica se place en orbite, façon Cap Canaveral : « C’est Ă©trange de voir que le cƓur de l’Europe est attaquĂ©, l’aĂ©roport dĂ©truit, alors que la plupart des djihadistes et de leurs complices sont financĂ©s par des fonds secrets basĂ©s en Arabie Saoudite et au Qatar. Et alors que les djihadistes ont tuĂ© 130 personnes Ă  Paris, dans le mĂȘme temps, la France vend des armes, des Mirage Ă  l’Arabie Saoudite pour onze milliards de dollars. Le cercle vicieux de la guerre et du profit fonctionne Ă  merveille ! »

Notre homme, qui n’est pas un artiste comme les autres, ayant connu la guerre en sa chair avant de la coucher sur pellicule, doit nĂ©anmoins rĂ©pondre Ă  l’inĂ©vitable question sur ces rĂ©fugiĂ©s, dĂ©sormais issus de partout comme de nulle part. Une fois de plus, ses propos ne sont pas des plus orthodoxes : « Sur cette crise des rĂ©fugiĂ©s par exemple, le philanthrope George Soros milite pour une sociĂ©tĂ© ouverte. Il a lancĂ© des appels clairs et encouragĂ© les rĂ©fugiĂ©s Ă  venir en Europe. Je suis sincĂšrement du cĂŽtĂ© des rĂ©fugiĂ©s, mais quand il y en a tellement, ça aboutit Ă  ce que monsieur Soros veut : crĂ©er une Europe sans identitĂ©. »

Et, Ă  propos de cette mĂȘme identitĂ©, celle des Balkans, Ă  laquelle notre artiste est de longue date attachĂ©, pourrait-elle changer devant cette crise migratoire ? Comme toujours chez lui, la rĂ©ponse est Ă  double entrĂ©e et Ă  triple tiroirs : « Non, je ne pense pas, parce que ces gens ne veulent pas rester en Serbie, ils veulent rejoindre l’Allemagne. Mais certains se demandent pourquoi on ne pourrait pas crĂ©er une Allemagne partout pour que les rĂ©fugiĂ©s puissent sâ€˜Ă©tablir et arrĂȘter de fuir. »

Et nous revoilĂ  Ă  ce projet europĂ©iste qui entendait jadis abolir les frontiĂšres, tout en voulant dĂ©sormais les rĂ©tablir ; Ă  la carte plus qu’au menu, selon les besoins et dĂ©sidĂ©ratas de chacun. Ces calculs de technocrates – dĂ©mographie faiblissante dans ce prochain pays de vieux que sera l’Allemagne et manque de main-d’Ɠuvre qualifiĂ©e chez ses voisins limitrophes – se heurtent maintenant aux questions de souverainetĂ© et d’identitĂ©.

La preuve par Emir Kusturica : « Ce qui me gĂȘne avec l’Union europĂ©enne, c’est qu’il faut prouver son attachement Ă  l’Europe par une procĂ©dure administrative, pas par sa culture. Regardez les commissaires europĂ©ens : ils sont identiques Ă  l’appareil soviĂ©tique. Les commissaires sont nommĂ©s, mais personne ne les a Ă©lus ! »

On ne saurait mieux dire ou Ă©crire, cher Emir


A propos de l'auteur

Nicolas Gauthier

Ancien directeur du bi-mensuel Flash !, journaliste au site Boulevard Voltaire, collaborateur de revues (ÉlĂ©ments et RĂ©flĂ©chir & Agir), il est l’auteur d’une douzaine de livres, romans, documents historiques. Dernier livre paru : Les Grands Excentriques (Éd. Dualpha, prĂ©face d'Alain de Benoist).

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