À un adolescent qui dĂ©couvre qu’un jugement est rendu au nom du peuple français, j’explique l’origine de la formule et sa prĂ©sence, depuis 1848, sur le sceau officiel de la RĂ©publique, le trĂšs symbolique « Grand Sceau de France ».

Grand Sceau de France

Que de dĂ©cisions prises au nom de ce peuple français. Pour autant, le citoyen en a-t-il vraiment conscience ? Et d’ailleurs est-il capable de dĂ©finir cette entitĂ© qui serait souveraine ? Pourquoi ne pas interroger le garçon qui m’accompagne. Sa rĂ©ponse toute spontanĂ©e ne manque pas d’un intĂ©rĂȘt certain.

« Le peuple français c’est l’ensemble des Ă©lecteurs qui Ă©lisent leurs reprĂ©sentants. Vous nous avez Ă©lus, nous agissons donc en votre nom. Pareil pour les fonctionnaires de l’État auxquels ont Ă©tĂ© dĂ©lĂ©guĂ©s leurs pouvoirs ».

La jeunesse et ses certitudes sont rĂ©ellement rafraĂźchissantes, mais n’est-ce pas pour autant un peu rĂ©ducteur ?

Une fois de plus l’usage immodĂ©rĂ© d’un terme banalise le concept qu’il reprĂ©sente au point de lui faire perdre sa vraie valeur. Revenons donc Ă  l’essentiel. Qu’est-ce que le peuple ?

Pour Jacques Bainville « Le peuple français est mieux qu’une race, c’est une nation ». C’est ce qui permet Ă  Romain Gary de prĂ©ciser son improbable appartenance : « Je n’ai pas une seule goutte de sang français mais la France coule dans mes veines. »

Michelet dans l’une de ces envolĂ©es lyriques dont il a le secret, nous assĂšne une formulation qui peut nous prendre de court : « L’Angleterre est un empire, l’Allemagne un pays, la France est une personne ». Ainsi pourrait-on en dĂ©duire la possible filiation de son peuple. Mais alors si la France est mĂšre, qui a bien pu la fĂ©conder ? Il y a belle lurette que l’hypothĂšse d’une gĂ©nĂ©ration spontanĂ©e a Ă©tĂ© abandonnĂ©e. Alors !

Pourquoi ne pas recourir Ă  un ADN qui servirait alors de marqueur ? C’est d’ailleurs bien Ă  un marqueur que semble se rĂ©fĂ©rer Sylviane Agacinski-Jospin lorsque, dans une profession de foi, elle affirme l’existence d’une espĂšce d’atavisme national qu’il conviendrait de neutraliser : « Notre Ă©poque doit apprendre Ă  se libĂ©rer du passé  L’oubli du passĂ© de leurs parents est un droit des jeunes gĂ©nĂ©rations ».

Tout comme certains prĂ©tendre inscrire dans la constitution le droit Ă  l’avortement ou Ă  l’enfant, pourquoi ne pas institutionnaliser le droit Ă  l’oubli ? Est-ce bien raisonnable quand on sait que certaines amputations laissent des sĂ©quelles psychologiques irrĂ©mĂ©diables. D’ailleurs cette ablation a-t-elle une quelconque efficacité ? Fustel de Coulanges en doute fortement : « Le passĂ© ne meurt jamais complĂštement pour l’homme. L’homme peut bien l’oublier, mais il le garde toujours en lui ».

Ne dit-on pas que le membre amputĂ© continue de dĂ©manger son propriĂ©taire ? C’est ce que les spĂ©cialistes nomment curieusement « douleur fantĂŽme ». Pour ceux qui prĂ©tendent que la RĂ©volution a fait table rase du passĂ©, les fantĂŽmes de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ceux de Nicolas II et des siens, n’en finissent pas de hanter les palais rĂ©publicains. VoilĂ  qui n’a pas Ă©chappĂ© Ă  Ernest Renan, lui qui fustige le contresens d’esprits prĂ©tendument d’avant-garde : « Les vrais hommes de progrĂšs sont ceux qui ont pour point de dĂ©part un respect profond du passé ».

La philosophe Simone Weil l’a bien compris, elle qui affirme que « L’enracinement est peut-ĂȘtre le besoin le plus important et le plus mĂ©connu de l’ñme humaine ». Ce que confirme le paradoxe bien amĂ©ricain : « Le dĂ©racinement dĂ©racine tout sauf le besoin de racines ».

On comprend mieux le travail de sape des agents du mondialisme opĂ©rant dans la sphĂšre de l’Éducation nationale. Ils s’emploient Ă  nĂ©croser les programmes scolaires de l’histoire. Moins incultes qu’ils ne le laissent supposer, ils ont bel et bien lu Fustel de Coulanges (« Le vĂ©ritable patriotisme n’est pas l’amour du sol mais l’amour du passé »), Fernand Braudel (« Le prĂ©sent est fait Ă  90 % du passé »), Maurice Druon (« Le maintien du souvenir est un devoir envers l’avenir ») et combien d’autres


Quoi qu’il en soit avant de conclure cette chronique qui de fait concerne tous les membres, amputĂ©s ou non, de notre Europe millĂ©naire, pourquoi ne pas solliciter Ă  la veille du « Brexit » un sujet de sa gracieuse majestĂ© ou si vous prĂ©fĂ©rez un insupportable rejeton de la perfide Albion, ce prince reconnu du paradoxe, Chesterton : « De toutes les raisons de mon scepticisme devant cette habitude moderne de tenir les yeux fixĂ©s sur l’avenir, il n’est pas plus forte que celle-ci : tous les hommes qui, dans l’histoire, ont eu une action rĂ©elle sur l’avenir avaient les yeux fixĂ©s sur le passĂ©. C’est ainsi que l’homme doit toujours – pour quelle Ă©trange raison ? – planter son verger dans un cimetiĂšre. L’homme ne peut trouver la vie que chez les morts ».

Et n’oublions jamais la rĂšgle d’airain de la concordance des temps. Sans elle nous risquerions alors de voir se substituer au passĂ© composĂ© un futur dĂ©composĂ©, aprĂšs avoir subi un prĂ©sent conditionnel difficilement conjugable avec les aspirations charnelles du peuple français.

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