Voyons l’État profond français sur lequel Marx Ă©crit en 1851 : « On se rend compte que, dans un pays comme la France, oĂč le pouvoir exĂ©cutif dispose d’une armĂ©e de fonctionnaires de plus d’un demi-million de personnes et tient, par consĂ©quent, constamment sous sa dĂ©pendance la plus absolue une quantitĂ© Ă©norme d’intĂ©rĂȘts et d’existences, oĂč l’État enserre, contrĂŽle, rĂ©glemente, surveille et tient en tutelle la sociĂ©tĂ© civile, depuis ses manifestations d’existence les plus vastes jusqu’à ses mouvements les plus infimes, de ses modes d’existence les plus gĂ©nĂ©raux jusqu’à la vie privĂ©e des individus, oĂč ce corps parasite, grĂące Ă  la centralisation la plus extraordinaire, acquiert une omniprĂ©sence, une omniscience, une plus rapide capacitĂ© de mouvement et un ressort, qui n’ont d’analogues que l’état de dĂ©pendance absolue, la difformitĂ© incohĂ©rente du corps social, on comprend donc que, dans un tel pays, l’AssemblĂ©e nationale, en perdant le droit de disposer des postes ministĂ©riels, perdait Ă©galement toute influence rĂ©elle, si elle ne simplifiait pas en mĂȘme temps l’administration de l’État, ne rĂ©duisait pas le plus possible l’armĂ©e des fonctionnaires et ne permettait pas, enfin, Ă  la sociĂ©tĂ© civile et Ă  l’opinion publique, de crĂ©er leurs propres organes, indĂ©pendants du pouvoir. Mais l’intĂ©rĂȘt matĂ©riel de la bourgeoisie française est prĂ©cisĂ©ment liĂ© de façon trĂšs intime au maintien de cette machine gouvernementale vaste et compliquĂ©e. C’est lĂ  qu’elle case sa population superflue et complĂšte sous forme d’appointements ce qu’elle ne peut encaisser sous forme de profits, d’intĂ©rĂȘts, de rentes et d’honoraires


La bohĂšme Ă  la française : À cĂŽtĂ© de « rouĂ©s » ruinĂ©s, aux moyens d’existence douteux, et d’origine Ă©galement douteuse, d’aventuriers et de dĂ©chets corrompus de la bourgeoisie, des forçats sortis du bagne, des galĂ©riens en rupture de ban, des filous, des charlatans, des lazzaroni, des pickpockets, des escamoteurs, des joueurs, des souteneurs, des tenanciers de maisons publiques, des portefaix, des Ă©crivassiers, des joueurs d’orgues, des chiffonniers, des rĂ©mouleurs, des rĂ©tameurs, des mendiants, bref, toute cette masse confuse, dĂ©composĂ©e, flottante, que les Français appellent la « bohĂšme ». C’est avec ces Ă©lĂ©ments qui lui Ă©taient proches que Bonaparte constitua le corps de la sociĂ©tĂ© du 10 dĂ©cembre.

Ce pouvoir exĂ©cutif, avec son immense organisation bureaucratique et militaire, avec son mĂ©canisme Ă©tatique complexe et artificiel, son armĂ©e de fonctionnaires d’un demi-million d’hommes et son autre armĂ©e de cinq cent mille soldats, effroyable corps parasite, qui recouvre comme d’une membrane le corps de la sociĂ©tĂ© française et en bouche tous les pores, se constitua Ă  l’époque de la monarchie absolue, au dĂ©clin de la fĂ©odalitĂ©, qu’il aida Ă  renverser. »

L’extrait prĂ©fĂ©rĂ© de Guy Debord : « Chaque intĂ©rĂȘt commun fut immĂ©diatement dĂ©tachĂ© de la sociĂ©tĂ©, opposĂ© Ă  elle Ă  titre d’intĂ©rĂȘt supĂ©rieur, gĂ©nĂ©ral, enlevĂ© Ă  l’initiative des membres de la sociĂ©tĂ©, transformĂ© en objet de l’activitĂ© gouvernementale, depuis le pont, la maison d’école et la propriĂ©tĂ© communale du plus petit hameau jusqu’aux chemins de fer, aux biens nationaux et aux universitĂ©s. La rĂ©publique parlementaire, enfin, se vit contrainte, dans sa lutte contre la rĂ©volution, de renforcer par ses mesures de rĂ©pression les moyens d’action et la centralisation du pouvoir gouvernemental. Toutes les rĂ©volutions politiques n’ont fait que perfectionner cette machine, au lieu de la briser. Les partis qui luttĂšrent Ă  tour de rĂŽle pour le pouvoir considĂ©rĂšrent la conquĂȘte de cet immense Ă©difice d’État comme la principale proie du vainqueur. »

Fiscalité et fonctionnarisme (57 % de prĂ©lĂšvement en 2017) : « La machine d’État s’est si bien renforcĂ©e en face de la sociĂ©tĂ© bourgeoise qu’il lui suffit d’avoir Ă  sa tĂȘte le chef de la sociĂ©tĂ© du 10 dĂ©cembre, chevalier de fortune venu de l’étranger, Ă©levĂ© sur le pavois par une soldatesque ivre, achetĂ©e avec de l’eau-de-vie et du saucisson, et Ă  laquelle il lui faut constamment en jeter Ă  nouveau. C’est ce qui explique le morne dĂ©sespoir, l’effroyable sentiment de dĂ©couragement et d’humiliation qui oppresse la poitrine de la France et entrave sa respiration. Elle se sent comme dĂ©shonorĂ©e  »

Et encore : « L’impĂŽt est la source de vie de la bureaucratie, de l’armĂ©e, de l’Église et de la cour, bref de tout l’appareil du pouvoir exĂ©cutif. Gouvernement fort et lourds impĂŽts sont deux termes synonymes. La propriĂ©tĂ© parcellaire, par sa nature mĂȘme, sert de base Ă  une bureaucratie toute-puissante et innombrable. Elle crĂ©e sur toute la surface du pays l’égalitĂ© de niveau des rapports et des personnes et, par consĂ©quent, la possibilitĂ© pour un pouvoir central d’exercer la mĂȘme action sur tous les points de cette mĂȘme masse. Elle anĂ©antit les couches aristocratiques intermĂ©diaires, placĂ©es entre la masse du peuple et ce pouvoir central. Elle provoque, par consĂ©quent, de toutes parts, l’intervention directe de ce pouvoir, et l’ingĂ©rence de ses organes directs. Elle crĂ©e enfin une surpopulation sans travail qui, ne trouvant place ni Ă  la campagne ni dans les villes, recherche, par consĂ©quent, les postes de fonctionnaires comme une sorte d’aumĂŽne respectable, et en provoque la crĂ©ation. »

Un idĂ©al national : « Une Ă©norme bureaucratie chamarrĂ©e de galons et bien nourrie, voilĂ  l’idĂ©e napolĂ©onienne qui sourit le plus au second Bonaparte. Comment ne lui plairait-elle pas, Ă  lui qui se voit contraint de crĂ©er, Ă  cĂŽtĂ© des vĂ©ritables classes de la sociĂ©tĂ©, une caste artificielle, pour laquelle le maintien de son rĂ©gime devient une question de couteau et de fourchette ? Aussi, l’une de ses derniĂšres opĂ©rations fut-elle le relĂšvement des appointements des fonctionnaires Ă  leur ancien taux et la crĂ©ation de nouvelles sinĂ©cures. »

L’armĂ©e en 1870 : « L’armĂ©e elle-mĂȘme n’est plus la fleur de la jeunesse paysanne, c’est la fleur de marais du sous-prolĂ©tariat rural. Elle se compose en grande partie de remplaçants, de succĂ©danĂ©s, de mĂȘme que le second Bonaparte n’est que le remplaçant, le succĂ©danĂ© de NapolĂ©on. Ses exploits consistent maintenant en chasses Ă  courre et en battues contre les paysans, en un service de gendarmerie, et lorsque les contradictions internes de son systĂšme pousseront le chef de la sociĂ©tĂ© du 10 dĂ©cembre hors des frontiĂšres françaises, elle rĂ©coltera, aprĂšs quelques actes de banditisme, non des lauriers, mais des coups. »

Bonne chance à ceux qui prétendraient mettre cette chaumiÚre en ordre.

Sources

Nicolas Bonnal – Chroniques sur la fin de l’histoire ; pourquoi les Français sont morts

Marx – Le dix-huit Brumaire

Vous avez aimé cet article ?

EuroLibertĂ©s n’est pas qu’un simple blog qui pourra se contenter ad vitam aeternam de bonnes volontĂ©s aussi dĂ©vouĂ©es soient elles
 Sa promotion, son dĂ©veloppement, sa gestion, les contacts avec les auteurs nĂ©cessitent une Ă©quipe de collaborateurs compĂ©tents et disponibles et donc des ressources financiĂšres, mĂȘme si EuroLibertĂ©s n’a pas de vocation commerciale
 C’est pourquoi, je lance un appel Ă  nos lecteurs : NOUS AVONS BESOIN DE VOUS DÈS MAINTENANT car je doute que George Soros, David Rockefeller, la Carnegie Corporation, la Fondation Ford et autres Goldman-Sachs ne soient prĂȘts Ă  nous aider ; il faut dire qu’ils sont trĂšs sollicitĂ©s par les medias institutionnels
 et, comment dire, j’ai comme l’impression qu’EuroLibertĂ©s et eux, c’est assez incompatible !
 En revanche, avec vous, chers lecteurs, je prends le pari contraire ! Trois solutions pour nous soutenir : cliquez ici.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.