« Que penser de la tolérance,
voire de l’encouragement du tourisme sanitaire,
alors que les comptes de la Sécurité sociale
sont au rouge ? »

Entretien avec Pierre Hamel, auteur des livres Les Carnets d’un apothicaire et Les Blouses Blanches sur le pavĂ© (Carnets d’un apothicaire II) (Ă©ditions Dualpha)

(Propos recueillis par Fabrice Dutilleul).

Dans ces deux ouvrages, vous semblez vouloir faire découvrir votre profession comme si elle était inconnue à vos concitoyens
 Pourtant, tout le monde fréquente un pharmacien


Oui, le pharmacien est disponible Ă  tous les coins de rue. Il a parfois encore l’image d’un nanti, ou mĂȘme, d’un rentier. C’est oublier qu’une pharmacie disparaĂźt en France tous les trois jours, que ce soit en raison d’une liquidation judiciaire, d’un regroupement ou parce que personne ne souhaite prendre la suite. Un journaliste prĂ©senta Les Carnets d’un apothicaire en paraphrasant le titre d’un film cĂ©lĂšbre : « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le monde de votre pharmacien »  Ces deux livres s’adressent en effet Ă  toute personne curieuse des choses de la santĂ©.

Les Carnets d’un apothicaire.

Les Carnets d’un apothicaire.

Votre mĂ©tier d’apothicaire a Ă©volué  En bien ou en mal ?

Je suis un praticien de la pharmacie d’officine depuis plus de 40 ans. À 67 ans, j’ai encore, si j’ose dire, la tĂȘte dans le guidon ; je travaille au comptoir et j’ai pu effectivement discerner de nombreux changements, parfois Ă  180°. L’ordinateur apporte des avantages, mais Ă©galement des inconvĂ©nients. La SĂ©curitĂ© sociale se dĂ©charge de son travail et nous impose des travaux de secrĂ©tariat supplĂ©mentaires. Je ne place qu’une confiance rĂ©duite dans ce qu’on appelle le progrĂšs. Depuis 40 ans, les conditions d’exercice sont infiniment moins bonnes pour le pharmacien ; le service rendu au client n’a pu qu’en pĂątir. Les 35 heures ont sabotĂ© le travail. Elles ont dĂ©motivĂ© beaucoup de travailleurs indĂ©pendants.

Au cours des dĂ©cennies, le pharmacien a continuĂ© Ă  investir, notamment dans l’informatique. Peut-ĂȘtre mĂȘme croyait-il rĂ©aliser des Ă©conomies sur les salaires. Et puis, la suppression de la vignette est arrivĂ©e. Elle a correspondu avec des dĂ©gringolades de prix jamais vues. Beaucoup de pharmaciens se sont retrouvĂ©s ensevelis sous les dĂ©combres de la fermeture de leurs officines. Quant aux autres, bagne jusqu’à perpĂšte pour les plus petits avec leurs fonds invendables. À force d’avoir suivi pendant des dĂ©cennies la loi du moins mauvais, on est arrivĂ© direct au plus mauvais, sans compter le boulet plombĂ© des nouvelles missions. Maintenant, pour le pharmacien, c’est parfois apocalypse K.-O., version Zola.

Les Blouses Blanches sur le pavé.

Les Blouses Blanches sur le pavé.

Que pensez-vous de la « mode bio » qui submerge tout : les rayons des magasins comme les espaces de discussion ?

Une plante, qu’elle se prĂ©sente sous forme de tisane, de gĂ©lule de poudre ou d’extrait liquide peut porter le label bio et ĂȘtre totalement inefficace. Ce qui dĂ©termine son activitĂ© est la teneur en ses principes actifs. Les plantes commercialisĂ©es par de vĂ©ritables laboratoires pharmaceutiques sont soumises Ă  des contrĂŽles microbiologiques et physico-chimiques poussĂ©s qui fournissent des renseignements trĂšs prĂ©cis. Le label bio est un plus, si le produit est bien dosĂ©. Enfin, il y a plusieurs labels. Les hypermarchĂ©s vendent aussi du bio industriel Ă  prix cassĂ©. Certains distributeurs d’aliments bio ont Ă©tĂ© rachetĂ©s par les gĂ©ants de l’agroalimentaire.

Dans votre choix de photos, pourquoi avoir retenu une pancarte Ă©voquant l’AME (Aide MĂ©dicale d’État) ?

Aborder le domaine de la gestion de la santĂ© ne peut se faire qu’avec une profonde humilitĂ©. Il convient de garder le cƓur, mais aussi les yeux, ouverts. J’ai relevĂ©, au cours d’une manifestation en 2014, une pancarte sur laquelle Ă©tait inscrit : « Carte Vitale + carte mutuelle, CMU, AME = rien Ă  rĂ©gler. Qui est le moins cher ? »

J’ai des patients de toutes origines et bien Ă©videmment j’essaie de faire mon travail au mieux vis-Ă -vis de chacun. Cette pancarte m’a interpellĂ©. Son concepteur a vraisemblablement cru bien faire. Son but est de montrer que le circuit de la pharmacie d’officine est plus performant pour les mĂ©dicaments qu’un Ă©ventuel circuit de distribution en grandes surfaces. Cela me semble tout Ă  fait vrai. Cependant, mettre en avant le fait que les pharmaciens dĂ©livrent gratuitement les mĂ©dicaments sur ordonnance aux clandestins et en tirer un argument pour dire qu’ils sont les plus performants sur le plan commercial, lĂ , j’émets des rĂ©serves. Que penser de la tolĂ©rance, voire de l’encouragement du tourisme sanitaire, alors que les comptes de la SĂ©curitĂ© sociale sont au rouge ? D’ailleurs, dans un contexte plus global, je ne pense pas que les Hongrois, les Polonais ou les Japonais, par exemple, aient moins d’humanitĂ© que les Français.

Les Carnets d’un apothicaire  (270 pages, 29 euros) etLes Blouses Blanches sur le pavé  (214 pages, 25 euros)), Pierre Hamel, Éditions Dualpha, PrĂ©face de Charles Le Quintrec, collection « VĂ©ritĂ©s pour l’Histoire », dirigĂ©e par Philippe Randa.

Pour commander : Les Carnets d’un apothicaire, cliquez ici ; Les Blouses Blanches sur le pavĂ©, cliquez ici.

 

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