Dans un ouvrage paru en dĂ©but d’annĂ©e, intitulĂ© Les vĂ©ritables enjeux des migrations (Le Rocher, 2017), son auteur, Jean-Paul GourĂ©vitch, expert devenu incontournable en la matiĂšre, affirme tenir pour « indiscutable », s’agissant de la France, « l’accroissement en valeur absolue et en pourcentage de la population d’origine Ă©trangĂšre » tout en relevant, d’une part, les marges d’erreurs des instituts officiels tels que l’INED ou l’INSEE, d’autre part, l’absence dommageable des statistiques ethniques.

Ainsi, « n’est-il pas dangereux de casser le thermomĂštre quand on analyse un Ă©tat de santé ? », lance, un brin dubitatif, notre chercheur qui, non sans avoir indiquĂ© que « les immigrĂ©s seraient, fin 2016, autour de 8 millions, soit 12 % de la population », considĂšre, nonobstant, que le solde migratoire de l’immigration lĂ©gale se situant aux alentours de 150 000 personnes annuelles, « nous sommes loin du grand remplacement [
] les quelque 15 Ă  22 % de la population d’origine Ă©trangĂšre rĂ©sidant en France ont Ă©tĂ© constituĂ©s sur plus de trente ans. »

Pour autant, la psychologie et le processus progressif d’imprĂ©gnation culturelle restent les grands impensĂ©s de cette approche sĂšchement statistique et financiĂšre.

D’abord, comme le rappelait Fernand Braudel, « chez nous, l’immigration massive a Ă©tĂ© relativement tardive : en 1851, Ă  la veille du Second Empire, les Ă©trangers ne reprĂ©sentent pas 1 % de la population ; ils sont 2 % vers 1872, au dĂ©but de notre TroisiĂšme RĂ©publique. »

C’est donc le caractĂšre rĂ©cent (depuis la PremiĂšre Guerre mondiale) et essentiellement extra-europĂ©en de l’immigration de masse qui renforce aujourd’hui le sentiment d’une fracture nationale toujours plus accrue. Ensuite, ce phĂ©nomĂšne ayant Ă©troitement partie liĂ©e avec le capitalisme de marchĂ©, laisse possiblement craindre une substitution de population, Ă  moyen terme, le systĂšme consumĂ©ro-capitaliste ayant, lui-mĂȘme, engendrĂ© de considĂ©rables bouleversements des modes de vie (les hypermarchĂ©s ou l’industrie agroalimentaire s’étant substituĂ©s Ă  l’épicerie de quartier ou Ă  la ferme familiale).

Mais, une fois la lecture achevĂ©e, on se rend compte que le titre de l’ouvrage en promettait davantage qu’il n’en a commis. Car si le dossier a bien Ă©tĂ© instruit Ă  charge et Ă  dĂ©charge, l’on reste quelque peu sur notre faim, insuffisamment rassasiĂ©e, malgrĂ© la profusion de graphiques, de tableaux et de chiffres en tout genre. C’est que, pour reprendre la cĂ©lĂšbre formule attribuĂ©e au dĂ©mographe, Alfred Sauvy, « les chiffres sont des ĂȘtres fragiles qui, Ă  force d’ĂȘtre torturĂ©s, finissent par avouer tout ce qu’on veut leur faire dire. »

À cette aune, l’on regrettera que notre africaniste ait succombĂ© au scientisme Ă©conomiste Ă  la mode au dĂ©triment d’une approche anthropo-culturelle et historico-sociologique.

Le concept de « grand remplacement » forgĂ© par Renaud Camus – que GourĂ©vitch taxe, sacrifiant Ă  une facilitĂ© stylistique, de « fille bĂątarde de la Division de la Population des Nations unies et des thĂ©oriciens de l’expansion dĂ©mographique continue » – ressortit davantage Ă  une apprĂ©ciation fondĂ©e sur une vision directe de la rĂ©alitĂ© immĂ©diate qu’il ne se laisse enfermer dans des algorithmes prĂ©dictifs – dont l’essayiste admet sans peine que leurs prĂ©tentions au long terme « multiplient les chances d’erreurs ».

Dans Notre jeunesse, Charles PĂ©guy Ă©crivait qu’« il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ». Le grand remplacement camusien, aux antipodes des spĂ©culations onusiennes, traduit surtout, par sa force d’évidence sĂ©mantique, l’implacable constat, individuel et collectif, d’une lente et inexorable dĂ©possession de soi au sein d’un univers jusque-lĂ  familier et tranquillement transmis de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration.

« J’étais dans de vieux villages de l’HĂ©rault, donc, de vieux gros villages ronds et fortifiĂ©s, aux rues Ă©troites, aux maisons serrĂ©es de guingois les unes contre les autres, et qui en l’an mil avaient dĂ©jĂ , pour beaucoup d’entre eux, une solide expĂ©rience du monde. C’était avant la France, diront certains. Peut-ĂȘtre. Quoi qu’il en soit, maintenant, c’était aprĂšs, aurait-on pu croire : parce qu’aux fenĂȘtres et sur les seuils de ces trĂšs vieilles maisons, le long de trĂšs vieilles rues, apparaissait presque exclusivement une population inĂ©dite en ces parages et qui par son costume, par son attitude, par sa langue mĂȘme, semblait ne pas lui appartenir mais relever d’un autre peuple, d’une autre culture, d’une autre histoire » (Renaud Camus, Le Grand Remplacement, 2012).

Aussi passionnant soit-il – et il l’est incontestablement – le livre de Jean-Paul GourĂ©vitch n’adopte, cependant, qu’un point de vue partiel d’une rĂ©alitĂ© profondĂ©ment multiforme aux ressorts psychologiques complexes, que l’ariditĂ© des chiffres et des courbes sinusoĂŻdales est incapable de transposer fidĂšlement, au risque, d’ailleurs, de la travestir.

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