Or, n’entend-on pas, ici oĂč lĂ , notamment Ă  gauche, des propos aigre-doux qui rappellent l’époque de la Revanche ? S’il faut craindre de raviver une germanophobie anachronique, encore doit-on Ă©galement se garder d’une germanophilie subite, passionnelle et donc nĂ©cessairement Ă©vanescente.

« On se repent souvent Ă  loisir de ce que la passion fait faire avec prĂ©cipitations et on n’a jamais lieu de faire de mĂȘme des choses Ă  quoi l’on est portĂ© par des considĂ©rations raisonnables », observait Richelieu dans son Testament politique.

En dĂ©pit du ralliement de Bainville Ă  la cause germanophobe d’Action française, celui-ci n’en prĂ©conisait pas moins d’agir raisonnablement Ă  l’égard de l’Allemagne : « La France est le plus sociable de tous les peuples. Il le faut bien pour qu’Ă  certains moments nous ayons eu, et assez longtemps, l’Allemagne elle-mĂȘme dans notre alliance et dans notre amitié ».

Il y aurait mille choses Ă  dire sur l’actualitĂ© de Bainville, tant sa clairvoyance en fait un auteur incontournable. À l’heure oĂč le capitalisme mondialisĂ© connaĂźt la crise la plus grave de son histoire, Bainville, rĂ©trospectivement nous Ă©claire sur cette constance de la « Forme-Capital », selon l’heureuse expression d’Alain de Benoist, Ă  savoir sa dĂ©pendance Ă  l’argent.

« La crise du capitalisme n’est qu’un manque d’argent » Ă©crivait Bainville dans Candide (1936), tandis que nous nous focalisons davantage sur ses manifestations. Cette crise du crĂ©dit qui frappe les États d’Europe, jusqu’à la quasi-banqueroute, Bainville l’avait dĂ©crit dans un article paru dans La LibertĂ© (10 octobre 1931) : « crĂ©dit vient de croire ; eh bien ! il ne faut croire qu’à bon escient. On n’a pas le droit d’errer Ă  ce point-lĂ . Ou bien crĂ©dit ne veut rien dire que jobardise, manque de jugement, imprĂ©voyance et incapacitĂ©. »

La seule question qui vaille, aujourd’hui, Bainville l’avait dĂ©jĂ  posĂ©e lorsque l’onde de choc du krak boursier amĂ©ricain de 1929 atteignit la France et l’Europe Ă  l’orĂ©e des annĂ©es trente : « en ce moment, la situation est Ă  peu prĂšs la mĂȘme. Les dĂ©penses de l’État excĂšdent les facultĂ©s du pays. Il s’agit de savoir pendant combien de temps l’État pourra continuer » (L’Action française, 19 fĂ©vrier 1933).

De mĂȘme, Ă  l’heure oĂč l’on mĂšne « la guerre aux riches », le choix des uns de les taxer jusqu’à la spoliation interroge sur les limites du civisme fiscal : « le jour prochain oĂč l’atmosphĂšre sera tout Ă  fait irrespirable pour ceux qui produisent des richesses, rien ne pourra empĂȘcher [qu’ils] s’en aillent. Il y a un moment oĂč le civisme ne lie plus, oĂč le patriotisme ne retient plus » (L’AF, 14 fĂ©vrier 1928).

Bainville, constatant que « les civilisations sont pĂ©rissables », n’en relevait pas moins que « la supĂ©rioritĂ© des Occidentaux [sur] les peuples de couleurs tient en derniĂšre analyse, au capitalisme, c’est-Ă -dire Ă  la longue accumulation de l’épargne. »

Foin d’ethnocentrisme, mais froide analyse d’un mouvement historique annonciateur du dĂ©clin des EuropĂ©ens. C’est parce que « la civilisation moderne, dans son dĂ©veloppement mĂ©canique, exige d’abord des capitaux (
), de vastes capitaux pour monter des usines (
), former des savants, des ingĂ©nieurs » (Le Capital, 25 novembre 1927), qu’elle s’écroulera sous le poids d’un capitalisme de plus en plus pachydermique et technicien.

C’est d’ailleurs le gĂ©nie indiscutable de Bainville que d’avoir mis Ă  jour les liens nĂ©cessaires unissant machinisme et capitalisme : « les inflations monĂ©taires et les inflations de crĂ©dits n’ont-elles pas servi Ă  surĂ©quiper et Ă  suroutiller le monde, ce qui a eu pour consĂ©quence de surproduire ? » (Le Capital, 7 juillet 1932).

En ce sens, Bainville sera le prĂ©curseur de Jacques Ellul qui dĂ©noncera le systĂšme technicien et ses dĂ©rives. Bien plus, en s’inquiĂ©tant de savoir si « l’humanitĂ© [n’aurait] pas anticipĂ© sur ses vĂ©ritables ressources », notre Cassandre ferait presque figure de « dĂ©croissant ».

En outre, preuve de la dĂ©naturation profonde du socialisme (ce qui allait, sans doute, expliquer la scission du mouvement lors du CongrĂšs de Tours, en 1920), Bainville ne peut s’empĂȘcher de noter que socialisme et capitalisme sont, au fond, les deux faces d’une mĂȘme mĂ©daille : « Le capitalisme qui dĂ©sespĂšre de son titre n’est pas dans un Ă©tat d’esprit diffĂ©rent de celui du socialiste qui attend “l’éboulement” et la “lutte finale”. »

En somme, de tout ce qui précÚde, nihil novi sub sole.

Histoire de France de Jacques Bainville aux Ă©ditions Godefroy de Bouillon (2000).

Histoire de France de Jacques Bainville aux Ă©ditions Godefroy de Bouillon (2000).

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