NĂ© en 1895, dĂ©cĂ©dĂ© Ă  presque 103 ans en 1998, Ernst JĂŒnger peut ĂȘtre qualifiĂ© sans hĂ©sitation de « grande conscience europĂ©enne », non pour un pseudo-message qu’il aurait Ă  dĂ©livrer aux gĂ©nĂ©rations actuelles et Ă  venir, mais pour son maintien droit et stoĂŻque face aux Ă©vĂ©nements, au monde et aux hommes. En cela, il est un modĂšle, une de ces falaises de marbre souffrant Ă  peine de l’érosion du temps comme des Ă©lĂ©ments. « La tenue, comme le goĂ»t, est de l’ordre de la civilitĂ© – qui est la racine de la civilisation. Celle-ci peut ĂȘtre gravement atteinte, dĂ©litĂ©e, submergĂ©e, il demeure, dans le cƓur de quelques-uns une « citĂ© inspiratrice ». La tenue, est alors ce qui tient – vis-Ă -vis de soi-mĂȘme et des autres. Toute l’Ɠuvre de JĂŒnger nous enseigne, avec amitiĂ© et sans crisper, Ă  tenir bon » confiait Luc-Olivier d’Algange.(1)

Ernst JĂŒnger.

Ernst JĂŒnger.

On ne comprend obstinĂ©ment rien Ă  JĂŒnger si l’on persiste Ă  ignorer son passĂ© soldatesque en mĂȘme temps qu’on jetterait systĂ©matiquement sur lui un regard d’opprobres et de ressentiments. La tenue Ă©tait alors, pour ce tout jeune homme Ă  peine sorti des jupons maternels, la condition (derniĂšre) du hĂ©ros pour autant que l’exĂ©cutant savait rester prudemment Ă  sa place, la premiĂšre, en l’occurrence, celle du front, des balles et des bombes. Certes, il ne fut pas le seul Ă  tenir son rang, mais bien peu en firent, comme lui, une Ă©thique, sinon une idiosyncrasie. C’est sans doute ce que nos sombres temps mĂ©diocres reprochent Ă  cette personnalitĂ© altiĂšre, eux qui se vautrent dans l’autre entendu, dĂ©sormais, comme le comble de l’horizontalitĂ© dĂ©mocratique, mĂ©tonymie universelle de la « non-discrimination ».

C’est que notre fiĂšre et arrogante Ă©poque se croit libre comme jamais, prĂ©tendument, elle ne l’aurait Ă©tĂ© dans son histoire, tout aurĂ©olĂ©e des victoires faciles de son individualisme triomphant que viendraient rĂ©gĂ©nĂ©rer des droits de l’homme inextinguibles et extensibles. Nos contemporains vouent un culte dĂ©sormais sans borne au progrĂšs. À l’heure d’une extraordinaire crise du sens, celle-ci semble devoir se rĂ©soudre dans un improbable sens de l’histoire, au risque que tant d’yeux rivĂ©s sur cette chimĂ©rique boussole n’en deviennent proprement aveugles aux farces et aux tragĂ©dies d’une histoire que, par ailleurs, il est de bon ton de conchier et de congĂ©dier.

JĂŒnger Ă©tait un adepte des formes, non pas tant pour des motifs esthĂ©tiques que parce qu’elles reflĂ©taient selon lui une certaine permanence archĂ©typale que seule une connaissance intuitive pouvait apprĂ©hender. C’est dire que cet effort de transluciditĂ© visionnaire n’est pas Ă  la portĂ©e du premier venu. Cette quĂȘte d’un « suprarĂ©el » qui se confondrait uniment avec le rĂ©el attendu qu’il ne peut ĂȘtre question de dissocier deux mondes qui n’en font rĂ©solument qu’un, aurait presque Ă  voir avec la dĂ©marche traditionisme de RenĂ© GuĂ©non. La fonction assignĂ©e chez l’auteur d’Eumeswill Ă  la « Figure »(2) emprunte assez Ă  la pensĂ©e mĂ©taphysique.

Le Rebelle et l’Anarque sont ces figures, ces paradigmes, ces « reprĂ©sentations » offertes Ă  la reconnaissance de l’homme qui les perçoit comme manifestation Ă©piphaniques insaisissables par la pensĂ©e mais s’imposant Ă  l’évidence, pour peu qu’il accepte – l’homme n’est jamais contraint que par soi-mĂȘme dans la vision jĂŒngerienne du monde – de ne pas lui tourner le dos.

Il nous propose, ce faisant, deux voies qui loin de s’opposer peuvent Ă©ventuellement se conjoindre avec le temps. Il est vraisemblable – car plus logique – que le Rebelle surgira avant l’Anarque, celui-ci apparaissant comme le point le plus haut de la maturitĂ©. Si l’on veut bien admettre que chaque « type » jĂŒngerien correspond aux grands Ăąges de la vie, sans doute nous approcherions-nous d’une certaine vĂ©ritĂ© philosophique. Le temps du Soldat est celui de l’impĂ©tuositĂ© et du jeu, de l’innocence et de l’inconsĂ©quence, rapidement rattrapĂ© par celui du Travailleur dont les appĂ©tits semblent insatiables et qui succombe aux charmes neufs et vĂ©nĂ©neux de la puissance. Puis arrive, Ă  pas de loup, le temps du Rebelle suspendant Ă  son tableau de chasse les diffĂ©rents trophĂ©es de ses dĂ©sillusions successives (3).

Lorsque survient celui de l’Anarque, ces derniĂšres sont balayĂ©es. L’Anarque devient plus sage, Ă  proportion de ce qu’il sait qu’il ne doit rien attendre de quiconque.

« Aide-toi toi-mĂȘme, le Ciel ne fera rien pour toi, mais tu n’en seras pas moins heureux » pourrait ĂȘtre cette maxime du bonheur solitaire. « Le trait propre qui fait de moi un anarque, c’est que je vis dans un monde que, ‘‘en derniĂšre analyse’’, je ne prends pas au sĂ©rieux. Ce qui renforce ma libertĂ©. Je sers en volontaire. [
] Pour l’anarque, les choses ne changent guĂšre lorsqu’il se dĂ©pouille d’un uniforme qu’il considĂ©rait en partie comme une souquenille de fou, en partie comme un vĂȘtement de camouflage. Il dissimule sa libertĂ© intĂ©rieure, qu’il objectivera Ă  l’occasion de tels passages. C’est ce qui le distingue de l’anarchiste qui, objectivement dĂ©pourvu de toute libertĂ©, est pris d’une crise de folie furieuse, jusqu’au moment oĂč on lui passe une camisole de force plus solide. [
] Le libĂ©ral est mĂ©content de tout rĂ©gime ; l’anarque en traverse la sĂ©rie, si possible sans jamais se cogner, comme il le ferait d’une colonnade. C’est la bonne recette pour quiconque s’intĂ©resse plus Ă  l’essence du monde qu’à ses apparences – le philosophe, l’artiste, le croyant. [
] Je ne fais aucun cas des convictions, et beaucoup de cas de la libre disposition de soi. C’est ainsi que je suis disponible, dans la mesure oĂč l’on me provoque, que ce soit Ă  l’amour ou Ă  la guerre. Je ne respecte pas les convictions, mais l’homme. Je regarde et je garde. »(4)

Gardons-nous bien de penser que JĂŒnger nous invite Ă  rompre avec le monde. Tout au plus, nous incite-t-il plutĂŽt Ă  « trouver la sĂ©curitĂ© dans la sauvagerie des dĂ©serts, et avant tout dans notre propre cƓur afin de changer le monde. »(5)

Notes

(1) Livr’Arbitres, n° 27, p. 26.

(2) Voir Ernst JĂŒnger, Type, nom, figure, Christian Bourgois, Paris, 1996.

(3) « Quant au Rebelle, nous appelons ainsi celui qui, isolĂ© et privĂ© de sa patrie par la marche de l’univers, se voit enfin livrĂ© au nĂ©ant. Tel pourrait ĂȘtre le destin d’un grand nombre d’hommes, et mĂȘme de tous — il faut donc qu’un autre caractĂšre s’y ajoute. C’est que le Rebelle est rĂ©solu Ă  la rĂ©sistance et forme le dessein d’engager la lutte, fĂ»t-elle sans espoir. Est rebelle, par consĂ©quent, quiconque est mis par la loi de sa nature en rapport avec la libertĂ©, relation qui l’entraĂźne dans le temps Ă  une rĂ©volte contre l’automatisme et Ă  un refus d’en admettre la consĂ©quence Ă©thique, le fatalisme », TraitĂ© du Rebelle ou le recours aux forĂȘts dans Essai sur l’homme et le temps, Christian Bourgois, Paris, 1970, p. 44.

(4) Eumeswill, La Table Ronde, Paris, 1977, 1978. Traduction Henri Plard.

(5) Passage Ă  la ligne (1950).

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A propos de l'auteur

Aristide Leucate

Journaliste et essayiste, apporte rĂ©guliĂšrement sa contribution Ă  la presse d’information et d’opinion, de L’Action française 2000 Ă  Boulevard Voltaire. Conjuguant militantisme et rĂ©flexion politiques, il exerce des responsabilitĂ©s au sein d’un parti politique national. Il est l’auteur de trois essais (DĂ©tournement d’hĂ©ritages, prĂ©face de Pierre Hillard et La souverainetĂ© dans la nation, prĂ©face de Philippe Randa). et Dictionnaire du Grand Épuisement français et europĂ©en (PrĂ©face de Pierre Le Vigan).

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