22 septembre 2016

« La Ligne Bleue des Balkans » (1)

Par Louis-Christian Gautier

Première remarque : dès le départ il a fait très chaud, mais plus particulièrement à l’arrivée (températures diurnes largement supérieures à 30 °C et nocturnes à 20 °C).

Seconde remarque : pour affronter les routes et pistes balkaniques, surtout guidé par un GPS chinois lunatique, mieux vaut avoir un petit 4×4 japonais robuste. Et pas de problèmes lombaires pour supporter 7 610 km de l’Atlantique à la Mer Noire.

Dans la vieille ville de Bansko…

Dans la vieille ville de Bansko…

Ce qui surprend de prime abord, une fois pénétré dans les ex-pays communistes, c’est de ne rencontrer que des Européens (les Tziganes étant à classer parmi les Indo-Européens (2)), éventuellement islamisés depuis la conquête turque, comme dans le sud de la Bulgarie qui est couvert de mosquées étincelantes. Ce qui, selon une amie bulgare (il est vrai très nationaliste, là-bas c’est encore bien porté), ne poserait pas problème car ceux-ci feraient passer le patriotisme avant l’appartenance religieuse – ce qui ne nous a pas été possible de vérifier.

Il reste aussi là-bas des Turcs ethniques, également dans le sud du pays, représentés au Parlement, et qui eux seraient très attachés à leur mère patrie (cette fois selon l’époux français de la précédente). Rappelons que si le pays a connu un demi-siècle de communisme, il a été occupé durant un demi-millénaire par les Ottomans (3). Tout ceci laisse des traces (sans jeu de mots, voir plus loin).

« Ours retraité » à Belica

« Ours retraité » à Belica

À ce sujet, sur l’axe Munich-Istanbul, où une autoroute a remplacé l’Orient-Express, l’on est a priori surpris d’être sans cesse dépassé (au mépris des limitations de vitesse) par de rutilantes BMW immatriculées en Allemagne, Autriche, Pays-Bas même, et surtout Suisse. Et, aux arrêts, de constater que les passagères en sont voilées, outre souvent un emblème turc fièrement arboré sur le tableau de bord. Ceci ayant eu entre autres pour conséquence, au retour, de devoir patienter trois heures à la frontière serbo-croate sous un soleil de plomb (consommation moyenne : 11,2 litres/100 km, et merci pour la pollution…) Autre surprise : la police des frontières croate s’est montrée beaucoup plus « coulante » avec ces Néo-Européens qu’avec les FSE (« Français de Souche Européenne » formule officielle au temps des « évènements d’Algérie ») que nous étions. Le duc de Lorraine et le roi de Pologne, qui ont sauvé Vienne le 12 septembre 1683, doivent se retourner dans leurs tombes.

Mais ceci n’est qu’anecdotique, l’essentiel étant la découverte de ces pays qui n’ont pas encore eu le temps d’être « occidentalisés » au plus mauvais sens du terme. Cependant, c’est en marche : à Velingrad, station thermale qui, mutatis mutandis, est l’Aix-les-Bains local, j’ai dans un premier temps refusé de déjeuner sous un parasol « Coca-Cola ». Puis après avoir pas mal cherché dans la ville, j’ai dû admettre que c’était cela ou jeûner, et je me suis résigné… À Varna, le Nice bulgare, j’ai appris que des jeunes gens étaient recrutés pour aller d’immeuble en immeuble offrir des « packs » de cette boisson : c’est plus sucré que la lecture de Marx, pour les effets l’on verra plus tard. À vrai dire, on commence à voir, car même en tenant compte de la morphologie naturelle des habitants, le nombre d’obèses, et particulièrement parmi les enfants, est impressionnant. Certes, d’autres accuseront la bière… Il faut néanmoins relativiser, car il ne manque pas de jeunes et jolies « Bougresses » (« Bougre » : ancienne appellation des Bulgares), sans doute soucieuses de leur « ligne », et qui en cette période estivale ne cachaient pas trop leurs charmes.

Gorges de la Lepenitsa près Velingrad.

Gorges de la Lepenitsa près Velingrad.

Mais ce voyage était plus motivé par l’attrait des vieilles pierres que des jeunes femmes, et de ce côté l’on n’est pas déçu.

Citons pour mémoire les charmantes maisons à colombages et encorbellement, peintes de couleurs vives, que l’on trouve dans les vieux quartiers de la plupart des agglomérations, bien moins anciennes que l’on pourrait croire car caractéristiques du style « Éveil national » (XIXe siècle) : ici aussi la (re) prise du pouvoir culturel, architectural comme littéraire, a précédé celle du Pouvoir tout court. La (re) naissance du sentiment national bulgare a ainsi amené les insurrections qui ont jalonné le siècle, qui, même noyées dans le sang par l’occupant turc, ont abouti (avec l’aide de la Russie) à l’indépendance.

Interdictions pour pénétrer dans le stade antique de Plovdiv.

Interdictions pour pénétrer dans le stade antique de Plovdiv.

Ce qui nous a d’abord impressionnés lors de cette sorte de « voyage d’études » balkanique a été l’omniprésence des vestiges de la Rome impériale. Notre chauvinisme de gallo-romain en a pris un coup, car auprès de ce que nous avons vu, la « Maison carrée » et les arènes de Nîmes semblent bien modestes… Citons au passage, dès la République de Macédoine (au superbe drapeau orné d’un soleil rayonnant), parmi des collines arides, les fouilles de Stobi, ville qui s’étendait sur plusieurs kilomètres carrés, ses multiples édifices publics et privés, ses mosaïques polychromes, dont celle représentant un paon devenu emblématique. À Plovdiv, ex- Philippopolis et seconde ville de Bulgarie par sa population, le quartier « Éveil national » (4) a été précédé, outre deux mosquées médiévales, par toute une ville romaine dont on peut voir les impressionnants vestiges du stade (agrémentés d’une vidéo de présentation-reconstitution) et surtout un théâtre antique, qui a lui seul justifierait le voyage et revient périodiquement à sa vocation première. Pour faire court, en bordure de mer, on trouve à Varna, entre autres vestiges conservés par la « perle de la Mer Noire », ses thermes romains monumentaux ; plus au nord le cap de Kaliakra, outre un superbe panorama, présente des fortifications romaines du IVe siècle dont le tour permet de se dégourdir les jambes (euphémisme). On retrouve Rome au bord du Danube, en particulier à Silistra (ex-Durostorum), tant au musée archéologique qu’en plein air dans le « Parc du Danube ».

Attelage traditionnel bulgare.

Attelage traditionnel bulgare.

Cette ville nous est particulièrement chère, non seulement pour l’hôtel-restaurant dont la terrasse permet de souper en admirant le soleil se coucher au-dessus du fleuve (et éventuellement en guettant le bateau ramenant le comte Dracula à son château roumain… (5)), mais parce que c’est le pays natal de Flavius Aetius. N’étant pas certain que l’on continue d’enseigner aux écoliers actuels que celui surnommé « le dernier Romain » a été à la tête de la coalition européenne d’alors, où « Barbares » germaniques et Gallo-romains ont fait face victorieusement aux « hordes d’Attila » en 451 à la bataille des Champs Catalauniques, je me permets ce rappel (6).

J’abrège la liste des sites visités (avouons-le, en plusieurs voyages…), outre ceux encore à visiter, y compris en Croatie et Serbie. Ceci m’ayant entraîné à penser que l’image que l’on nous a donnée des « Romains de la décadence » est peut-être à nuancer. Ou bien n’y avait-il plus que les peuples des frontières pour défendre un trop vaste empire qui pourrissait par la tête ?

Notes

(1) Titre d’un ouvrage de Jean Paillier, officier supérieur en retraite, qui a été élève de « Sciences Po » avant de l’être de Saint-Cyr. Il s’agit de la publication commentée des témoignages d’observateurs militaires français portant sur les années 1875-1876.

(2) «… qui parlent ou ont parlé antérieurement une langue indo-aryenne originaire de la zone frontière entre l’Inde et l’Iran, d’où ils ont commencé leur migration vers le Ve siècle » (Grand Larousse encyclopédique). Certains précisent que cette migration a été la conséquence d’une expulsion. De même les Thraces, dont il sera question plus loin, sont-ils un peuple d’origine indo-européenne dont on situe généralement l’apparition à l’âge du bronze et la disparition en tant que tel avec l’arrivée des Slaves (VIe siècle).

(3) La première guerre balkanique a été conclue par le traité de Londres du 30 mai 1913 : ce n’est pas si loin. Elle a été précédée de nombreuses révoltes sporadiques, mais c’est l’insurrection déclenchée le 20 avril 1876 et sa répression qui seront déterminantes en soulevant l’Europe d’horreur (Victor Hugo : « C’est un peuple qu’on assassine ! »)

(4) Les nostalgiques du romantisme s’y rendront en pèlerinage à la « maison Lamartine » sur laquelle une plaque commémorative rappelle le séjour de l’écrivain en 1833 (de retour en France il publiera Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient).

(5) Cette fois pour les amateurs de Bram Stocker : il fait accoster son sulfureux héros, démasqué en Angleterre, à Varna, avant de remonter le Danube et de rencontrer son destin.

(6) Les éditions Dualpha ont publié en 2006 dans leur collection « Vérités pour l’Histoire » Aetius le vainqueur d’Attila. L’épopée du dernier général de la Rome antique, de Gilbert Sincyr, préfacé par André Lama.

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Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertés.

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