« L’Europe est constituĂ©e de nations-États,
nous ne remettons pas cela en cause,
mais aussi de patries charnelles fortement identifiées
Ă  l’intĂ©rieur des structures Ă©tatiques constituĂ©es »

Entretien avec Franck Buleux, auteur de L’Europe des peuples face Ă  l’Union europĂ©enne (Ă©ditions L’Æncre)

(Propos recueillis par Fabrice Dutilleul)

Franck Buleux

Franck Buleux

Vous publiez un essai sur l’Europe par opportunisme, du fait de l’actualitĂ© porteuse ?

L’Europe fait effectivement couler beaucoup d’encre, mais surtout du point de vue des obligations faites aux États et aux citoyens par les normes impĂ©ratives issues de l’Union europĂ©enne. Il est plus question de directives que de peuples dans le discours ambiant, mĂȘme si un « rĂ©veil » se fait perceptible, ici ou lĂ .

Un réveil ?

Oui, un rĂ©veil des peuples : l’Europe est constituĂ©e de nations-États, nous ne remettons pas cela en cause, mais aussi de patries charnelles fortement identifiĂ©es Ă  l’intĂ©rieur des structures Ă©tatiques constituĂ©es. En effet, une nation ne pourrait-elle pas ĂȘtre constituĂ©e de plusieurs peuples ? Eh bien, au sein des États, des peuples se rĂ©veillent, de la Catalogne Ă  la Lombardie, de l’Écosse Ă  la Corse, chaque patrie charnelle revendique sa propre identitĂ©, parfois issue du fond des Ăąges, spĂ©cifique. Cette identitĂ© peut ĂȘtre fondĂ©e sur une langue, une histoire, des traditions ancestrales communes


Vous Ă©voquez dans votre titre les peuples contre l’Europe. Est-ce toujours le cas ?

C’est effectivement un raccourci mĂ©diatique. Un peuple peut d’abord vouloir s’émanciper de la nation-État dont il est issu et, a contrario, souhaiter s’intĂ©grer au sein d’une volontĂ© europĂ©enne, et donc d’une structure de type fĂ©dĂ©rale. Chaque courant identitaire a ses propres options. Enfin, il faut distinguer l’Europe, vĂ©ritable FinistĂšre du bloc eurasiatique et l’Union europĂ©enne, structure humaine et, par nature, Ă©phĂ©mĂšre.

On peut donc ĂȘtre rĂ©gionaliste et europĂ©en ?

Oui, vouloir, comme une grande partie de la population de l’Écosse, se dĂ©faire du Royaume-Uni pour mieux rĂ©intĂ©grer l’Union europĂ©enne est un exemple emblĂ©matique de ce type de choix. Par contre, il est clair que ce type de rĂ©gionalisme, de populisme identitaire, n’est pas persona non grata au sein de l’Europe actuelle. Par contre, un rĂ©gionalisme antieuropĂ©en est le plus souvent diabolisĂ© par les institutions. Mais, au-delĂ  des institutions, on peut ĂȘtre rĂ©gionaliste et europĂ©en, sur le modĂšle d’une Europe aux cent drapeaux. La notion de nation est parfois trĂšs rĂ©cente, en tout cas plus rĂ©cente qu’un territoire enracinĂ©.

Les régionalismes européens ne sont donc pas homogÚnes ?

Ni mĂȘme unis, loin de là ! Dans mon essai, vous lirez qu’il existe des rĂ©gionalismes proches des Verts, donc de l’ultra-gauche, mais aussi des communistes, de la droite souverainiste, libĂ©rale ou identitaire. En matiĂšre idĂ©ologique, il n’y a pas d’unicitĂ©. Il y a une volontĂ© Ă©mancipatrice issue d’un fondement, parfois l’identitĂ© Ă©tatique sera perçue comme une manifestation colonialiste, d’oĂč l’évolution, dĂšs les annĂ©es 1960, de certains rĂ©gionalistes vers la gauche idĂ©ologique.

Peut-on parler de populisme ?

Absolument, le populisme est une rĂ©action populaire Ă  un certain ordre, issu d’une Ă©lite. Ici, il s’agit d’une rĂ©action contre un État jacobin ou considĂ©rĂ© comme tel (Tous les États europĂ©ens ne sont pas aussi jacobins que le nĂŽtre
). Ce populisme s’appuie sur l’histoire des peuples, sur la mĂ©moire europĂ©enne : en ce sens, il se veut pĂ©renne.

Cette forme de populisme identitaire est-elle purement historique, voire ethnique ?

Non, justement, le populisme fiscal a largement investi les programmes politiques des rĂ©gionalismes, mĂȘme les plus enracinĂ©s. On constate que, le plus souvent, les rĂ©gions les plus riches sont les plus revendicatrices en matiĂšre d’autonomie, de dĂ©lĂ©gations de pouvoirs issues de l’État central. Le Pays basque, la Catalogne, l’Écosse, la Lombardie et la Flandre sont des territoires qui se plaignent de payer pour les autres territoires, plus pauvres. L’Italie du Nord contre le Mezzogiorno ! Il y a, aussi, une forme de « rĂ©gional-Ă©goĂŻsme ». Mais Ă  l’heure de l’homo economicus, comment pourrait-on leur en vouloir ? Il y a bien longtemps que le rĂ©gionalisme identitaire basque est devenu un rĂ©gionalisme europĂ©o-compatible. La fonction Ă©conomique a dĂ©passĂ©, dans le contexte basque, la fonction biologique
 Je fais rĂ©fĂ©rence Ă  cette tradition indo-europĂ©enne qui fait de la population basque, un peuple issu d’une langue homogĂšne.

Quel est le rĂŽle de l’Union europĂ©enne dans cette poussĂ©e des rĂ©gionalismes ?

L’Union europĂ©enne prend en compte les rĂ©gions, notamment via un systĂšme de dotations financiĂšres. Elle a compris que certaines rĂ©gions Ă©taient plus fidĂšles Ă  l’Union que les États dont ces rĂ©gions sont issues
 Parfois, le mouvement rĂ©gionaliste rejette les deux structures, l’État et l’Union
 L’Union europĂ©enne est une structure mutante, c’est-Ă -dire qu’elle n’a aucune figure prĂ©alable, elle peut-ĂȘtre un assemblage d’États comme une fĂ©dĂ©ration supranationale ; en rĂ©alitĂ©, elle se situe entre les deux, mais elle pourrait favoriser les rĂ©gions, pour pouvoir survivre. L’Union europĂ©enne est ce que les États en font, et surtout les majoritĂ©s politiques issues de ces mĂȘmes États
 Elle ne thĂ©orise rien.

Et la France ? Est-elle concernée ?

Plus faiblement que la plupart de ses voisins.

La France jacobine est menacĂ©e par l’autonomisme corse sur le Continent. Nous l’avons vu lors des Ă©lections rĂ©gionales de 2005 : la victoire de l’union des autonomistes et des indĂ©pendantistes a choquĂ© le pouvoir central. Vous lirez dans mon essai les liens entre les autonomistes et les institutions europĂ©ennes. En mĂ©tropole, les rĂ©gionalistes obtiennent de bons scores en Alsace et en Bretagne (entre 5 et 8 %), des terres aux identitĂ©s reconnues et maintenues. Au-delĂ , les territoires d’Outre-Mer sont plus sensibles aux sirĂšnes indĂ©pendantistes, ce qui est logique compte tenu de leur Ă©loignement gĂ©ographique.

L’Europe a perdu le Groenland


Oui, cela peut paraĂźtre anecdotique, mais je l’ai soulignĂ© dans mon essai car, outre le point de vue dimensionnel, cette terre est un vĂ©ritable « pont » entre l’Europe et le Nouveau monde. La dĂ©couverte de ce territoire par un homme du Nord est le dĂ©but de la dĂ©couverte du continent amĂ©ricain. La « perte » du Groenland est donc, symboliquement, dommageable car il isole l’Europe alors que notre territoire fut le vĂ©ritable catalyseur du monde. Le Groenland fait toujours partie de la Couronne danoise, c’est une consolation.

Et demain ?

Je pense que l’Europe devrait se refonder sur les peuples qui la composent. Chaque Ăšre de notre sous-continent a ses propres qualitĂ©s : le Nord est portĂ©, naturellement, vers la Mer, le Sud vers les relations mĂ©diterranĂ©ennes, l’Est a un rĂŽle essentiel Ă  rĂ©aliser avec notre partenaire russe.

Et surtout, ne confondons pas l’Europe et l’Union europĂ©enne. L’une est Ă©ternelle, comme la vitalitĂ© de ses peuples.

L’Europe des peuples face Ă  l’Union europĂ©enne de Franck Buleux, Ă©ditions L’Æncre, collection « À Nouveau SiĂšcle, Nouveaux Enjeux », dirigĂ©e par Philippe Randa, 226 pages, 25 euros. Pour commander ce livre, cliquez ici.

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