Karl Goschescheck dirige la NEL-Verlag qui Ă©dite ou rĂ©Ă©dite des ouvrages liĂ©s Ă  l’Alsace-Lorraine ou rĂ©digĂ©s par des auteurs Ă©manant de cette entitĂ©. Cette maison d’édition se lance dĂ©sormais dans la publication de traductions en français d’ouvrages rĂ©digĂ©s en allemand, langue que la plupart des Alsaciens-Lorrains ne maĂźtrisent plus. Dans ce cadre, paraissent pour la premiĂšre fois en langue française, sous le titre Un pays particulier : Souvenirs et considĂ©rations d’un Lorrain, les mĂ©moires de l’autonomiste alsacien-lorrain Hermann Bickler (1904-1984). Lionel Baland a rencontrĂ© Ă  cette occasion Karl Goschescheck pour EurolibertĂ©s.

Carte de l’Alsace-Lorraine en 1905.

Carte de l’Alsace-Lorraine en 1905.

Qui est Hermann Bickler ? Quel intĂ©rĂȘt prĂ©sente pour le lecteur actuel ses mĂ©moires ?

Hermann Bickler a Ă©tĂ© l’un des principaux dirigeants du mouvement autonomiste alsacien-lorrain de l’entre-deux-guerres. Initialement membre de la Landespartei du Dr Karl Roos (1878-1940), au programme rĂ©solument autonomiste, il en a fondĂ© l’organisation de jeunesse, la Jungmannschaft, qui s’est ensuite Ă©mancipĂ©e et est devenue un mouvement Ă  part entiĂšre.

À la diffĂ©rence de la plupart des autres mouvements autonomistes – reflĂ©tant l’ensemble de la diversitĂ© de l’échiquier politique, des communistes Ă  la droite – qui ont conduit la lutte essentiellement dans le domaine politique et Ă©lectoral, la Jungmannschaft a entretenu une rĂ©flexion d’ensemble sur la question alsacienne-lorraine, considĂ©rant qu’il s’agissait, avant tout, non pas de gagner des Ă©lections, mais de sauvegarder autant que faire se peut l’identitĂ© nationale, germanophone, du peuple alsacien-lorrain, partant du constat que l’État français visait, depuis la conquĂȘte du pays au XVIIe siĂšcle, Ă  dĂ©truire systĂ©matiquement cette identitĂ©.

Pour la Jungmannschaft et Hermann Bickler, la réponse à cette menace ethnocide passait par une « résistance généralisée », sans concession aucune, dans tous les domaines de la vie.

Ces MĂ©moires sont intĂ©ressantes pour le lecteur contemporain Ă  plus d’un titre. Tout d’abord, Hermann Bickler est le dirigeant autonomiste alsacien-lorrain ayant Ă©tĂ© le plus diabolisĂ© par la propagande française avant et aprĂšs la IIe Guerre mondiale, et on dĂ©couvre Ă  la lecture du prĂ©sent ouvrage un homme politique qui ne correspond pas Ă  la caricature que l’on en a faite.

Ensuite, la plupart des ouvrages traitant du mouvement autonomiste alsacien-lorrain de l’entre-deux-guerres et disponibles en langue française ont Ă©tĂ© Ă©crits par divers historiens qui en donnent essentiellement une vision extĂ©rieure, alors que ces mĂ©moires de Hermann Bickler nous plongent Ă  l’intĂ©rieur du mouvement. Ce n’est pas le rĂ©cit d’une tierce personne qui observe aprĂšs coup, mais celui d’un acteur direct qui nous explique ce qu’il ressent au moment prĂ©sent et pourquoi il agit d’une maniĂšre ou d’une autre.

Et puis finalement, Ă  l’heure oĂč le rĂ©gionalisme et l’autonomisme ressurgissent en Alsace, voire en Lorraine thioise (Moselle), et que la Catalogne rĂȘve de s’émanciper, nous pouvons constater que la stratĂ©gie de la Jungmannschaft, ayant pour objectif de mettre l’accent sur la sauvegarde à tout prix de l’identitĂ© linguistique et culturelle germanophone, est d’actualitĂ©.

Comment expliquer l’agitation autonomiste durant l’entre-deux-guerres ?

Initialement, l’Alsace et la Lorraine Ă©taient des provinces allemandes. Elles faisaient partie du Saint Empire Romain Germanique depuis sa crĂ©ation. Tandis que l’Alsace Ă©tait trĂšs morcelĂ©e et – hormis la rĂ©gion de Belfort – presque totalement germanophone, la Lorraine Ă©tait un pays bilingue – le tiers nord-est Ă©tait germanophone, tandis que le reste Ă©tait francophone – dont la majeure partie appartenait au DuchĂ© de Lorraine.

La France a conquis militairement l’ensemble – c’est-Ă -dire contre l’avis des populations locales ! – entre le milieu du XVIe et la fin du XVIIIe siĂšcle : Metz, Toul et Verdun en 1552, la majoritĂ© de l’Alsace en 1648 suite Ă  la Guerre de Trente Ans, Strasbourg par un coup de force en 1681, la Lorraine thioise petit Ă  petit au XVIIe siĂšcle, le DuchĂ© de Lorraine en deux temps entre 1736 et 1766 et les quelques seigneuries restantes (Riquewihr, CrĂ©hange, Sarrewerden) et Mulhouse suite Ă  la RĂ©volution française.

RĂ©volution française pour laquelle les Alsaciens et les Lorrains thiois (Mosellans) ont eu une attirance idĂ©ologique indĂ©niable, tout en conservant cependant leur identitĂ© germanophone, et ce, malgrĂ© une volontĂ© dĂ©clarĂ©e – dĂ©jĂ  Ă  l’époque – des autoritĂ©s françaises d’éradiquer cette « langue de barbares ».

L’unitĂ© allemande rĂ©alisĂ©e par Bismarck en 1871 a alors embarquĂ© de force les Alsaciens et les Lorrains thiois, au dĂ©part pour des raisons de simple stratĂ©gie militaire. La pĂ©riode du Reichsland a cependant permis Ă  l’Alsace-Lorraine de souffler et de se ressourcer culturellement pendant un demi-siĂšcle, et mĂȘme de largement s’émanciper politiquement par l’obtention d’une presque autonomie en 1911.

Lorsqu’en 1918, la France rĂ©envahit le pays et le rĂ©annexe – Ă©galement de force ! –, Paris dĂ©cide unilatĂ©ralement que cette autonomie rĂ©gionale doit disparaĂźtre et reprend allĂšgrement son plan de destruction progressive de l’identitĂ© nationale des Alsaciens-Lorrains, ce qui provoque quelques remous qui se transforment en rĂ©bellion presque ouverte lorsque Édouard Herriot tente de supprimer le Concordat.

Il s’agit donc de deux rĂ©actions face Ă  une volontĂ© d’hĂ©gĂ©monie culturelle et idĂ©ologique (laĂŻque) : l’une nationale afin de dĂ©fendre la langue allemande, et l’autre confessionnelle – quoique unitaire entre protestants et catholiques ! – pour s’opposer Ă  la sĂ©paration de l’Église et de l’État. La France a cĂ©dĂ© – au moins provisoirement – sur la question religieuse. Elle est restĂ©e inflexible sur la question linguistique.

Hermann Bickler est nĂ© en Moselle, dans le Bitscherland (Pays de Bitche). On parle souvent pour son Ă©poque, mais aussi de nos jours, d’autonomisme alsacien. La Lorraine (ou Moselle) est ainsi souvent oubliĂ©e. Quid de la Lorraine ? Faut-il parler de Lorraine ou de Moselle ?

Le terme de « Moselle » n’est pas une dĂ©nomination historique traditionnelle pour ce territoire ; il a Ă©tĂ© inventĂ© (en prenant le nom du fleuve, comme pour les dĂ©partements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin) lors de la RĂ©volution française selon le mĂȘme principe que le nom des autres dĂ©partements.

On peut noter au passage que ce territoire a Ă©tĂ© remodelĂ© en 1870/1871. Hormis les arrondissements de Metz et ChĂąteau-Salins – francophones –, la majeure partie de ce qu’il est convenu d’appeler le dĂ©partement de la Moselle correspond Ă  la partie historiquement germanophone de la Lorraine et notamment ce qu’on appelait le « Baillage d’Allemagne » dans le cadre du DuchĂ© de Lorraine. Cette partie de la Lorraine s’appelle traditionnellement « Lorraine allemande » ou « Lorraine thioise », ce qui signifie la mĂȘme chose.

L’observateur extĂ©rieur a par nature tendance – et c’est humain – Ă  simplifier ; c’est pourquoi lorsqu’on parle de la Lorraine dans son ensemble, on voit essentiellement Nancy et on oublie souvent le tiers nord-est germanophone. De mĂȘme, lorsqu’on parle de l’Alsace-Lorraine, on se focalise gĂ©nĂ©ralement essentiellement sur l’Alsace.

Un des autres intĂ©rĂȘts de l’ouvrage d’Hermann Bickler est notamment de replacer la Lorraine thioise dans ce contexte et d’expliquer le cas particulier souvent trop mĂ©connu de la Lorraine.

 

Cet ouvrage prĂ©sente-t-il un intĂ©rĂȘt uniquement pour les Alsaciens-Lorrains de sensibilitĂ© autonomiste, ou a-t-il une portĂ©e plus gĂ©nĂ©rale ?

L’intĂ©rĂȘt de cette publication ne se limite naturellement pas aux Alsaciens-Lorrains de sensibilitĂ© autonomiste. Il apporte Ă  tous les Alsaciens et Ă  tous les Lorrains un tĂ©moignage important et inĂ©dit sur une page, certes proche, mais mĂ©connue, car souvent occultĂ©e, de leur histoire, et pas seulement Ă  propos de l’entre-deux-guerres !

Il intĂ©resse tout naturellement les ressortissants de peuples ayant eu un destin similaire Ă  celui du peuple alsacien-lorrain. Je pense bien naturellement entre autres aux Bretons, aux Corses, aux Basques, aux Savoisiens, aux Flamands, aux Catalans, voire aux peuples d’Outre-mer.

Mais il intĂ©ressera finalement tout lecteur sensible au droit des peuples Ă  disposer d’eux-mĂȘmes, voire tout simplement aux Droits de l’Homme, parce que les causes alsacienne-lorraine, bretonne, corse, basque, savoisienne, flamande, catalane etc. sont avant tout une question de Droits de l’Homme.

Que rĂ©vĂšle la relation d’amitiĂ© qu’Hermann Bickler entretenait avec l’écrivain Louis-Ferdinand CĂ©line ?

Les MĂ©moires d’Hermann Bickler rappellent que deux intellectuels issus de deux peuples que la guerre aurait pu opposer de maniĂšre absolue ont Ă©tĂ© capables de dĂ©velopper une amitiĂ© sincĂšre par-delĂ  les inimitiĂ©s nationales traditionnelles, sans que ni l’un ni l’autre ne renoncent Ă  son identitĂ© propre.

Hermann Bickler, condamnĂ© Ă  mort par l’État français au sortir de la IIe Guerre mondiale et qui a trouvĂ© refuge en Italie, est gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ© comme comptant parmi les plus radicaux des autonomistes. Il affirme pourtant dans ses mĂ©moires avoir contribuĂ© Ă  Ă©viter la peine de mort Ă  des groupes de rĂ©sistants anti-nationaux-socialistes alsaciens, ainsi qu’avoir extirpĂ© la rĂ©sistante française GeneviĂšve de Gaulle (la niĂšce du GĂ©nĂ©ral) des camps de concentration. Comment expliquer cette attitude ?

Hermann Bickler est le dirigeant autonomiste alsacien-lorrain le plus dĂ©criĂ© parce que c’est aussi celui qui a poussĂ© la rĂ©flexion identitaire alsacienne-lorraine jusqu’au bout et qui a entendu apporter une rĂ©ponse globale, une « rĂ©sistance gĂ©nĂ©ralisĂ©e » Ă  la destruction planifiĂ©e de l’identitĂ© nationale de son pays. C’est dans ce contexte qu’il faut aussi comprendre ses relations avec le mouvement national breton, et son amitiĂ© avec le thĂ©oricien Olier Mordrel, ainsi qu’avec le mouvement national flamand.

Comme une grande partie des dirigeants de la Landespartei, Hermann Bickler, Ă©tait conscient du fait d’ĂȘtre non seulement Lorrain et Alsacien-Lorrain, mais au-delĂ  de cela, d’ĂȘtre un Allemand et c’est tout naturellement qu’il Ă©tait un nationaliste allemand, dont certains points de vue recoupaient certes ceux du national-socialisme, mais sans qu’il y adhĂšre dans sa globalitĂ©.

Pour lui, il allait de soi – surtout aprĂšs la rĂ©pression française subie dans les annĂ©es trente – que l’Alsace-Lorraine retourne Ă  l’Allemagne. Il n’a pas choisi que l’Allemagne soit Ă  ce moment-lĂ  gouvernĂ©e par la dictature nationale-socialiste. Il a nĂ©anmoins considĂ©rĂ© – et il l’explique dans l’ouvrage – que son devoir Ă©tait de faire avec pour pouvoir dĂ©fendre autant que faire se pouvait les intĂ©rĂȘts alsaciens-lorrains.

C’est dans cet Ă©tat d’esprit qu’il faut comprendre ses interventions en faveur de tels ou tels compatriotes alsaciens-lorrains, voire d’autres personnes comme GeneviĂšve de Gaulle, ou aussi CĂ©line qu’il a aidĂ© Ă  passer au Danemark.

Avez-vous d’autres livres en prĂ©paration au NEL-Verlag ?

Nous avons plusieurs ouvrages en prĂ©paration, des romans historiques ayant trait Ă  l’Alsace tant en allemand qu’en traduction française, mais aussi – vraisemblablement pour la fin de l’annĂ©e prochaine – un livre sur la politique française en Alsace-Lorraine dans les annĂ©es vingt.

La prochaine publication prĂ©vue en français est Richenza ou la veuve juive d’Edward Sorg, un roman historique racontant un amour impossible et dont l’action se dĂ©roule Ă  Strasbourg au XIVe siĂšcle.

Les ouvrages du NEL-Verlag sont disponibles sur le site Internet www.nel-verlag.com et sur Amazon.

Source

BICKLER Hermann, Un pays particulier : Souvenirs et considĂ©rations d’un Lorrain, NEL-Verlag, Strasbourg, 2017.

Un pays particulier : Souvenirs et considĂ©rations d’un Lorrain.

Un pays particulier : Souvenirs et considĂ©rations d’un Lorrain.

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