Par Jean-Claude Rolinat.

L’Europe ne sait pas oĂč elle va, ballotĂ©e par des courants contraires. Certains de ses membres comme le Royaume Uni, lorgnent vers le grand large, d’autres s’alignent sur Washington tandis que ceux qui sont membres du groupe de ViĆĄegrad (1) , sont plus que rĂ©calcitrants Ă  absorber les torrents de rĂ©fugiĂ©s et d’immigrĂ©s clandestins qui dĂ©ferlent                                                    

La Russie est le plus grand pays du monde, juste devant le Canada. Toutes ses richesses minĂ©rales potentielles sont loin d’avoir Ă©tĂ© recensĂ©es et encore moins exploitĂ©es. Entre ses vastes citĂ©s, de Moscou Ă  Vladivostok en passant par Novossibirsk, Volgograd ou Kazan, de vastes espaces ne demandent qu’à ĂȘtre colonisĂ©s, des routes amĂ©liorĂ©es ou construites, des voies ferrĂ©es rĂ©installĂ©es. Depuis la stabilisation politique de l’ùre Poutine – homme d’Etat dĂ©testĂ© ou raillĂ© par les medias occidentaux, c’est selon, mais plutĂŽt apprĂ©ciĂ© dans son pays mĂȘme, et particuliĂšrement Ă  Saint-PĂ©tersbourg ville dont il fut l’adjoint au Maire – une classe moyenne a Ă©mergĂ©. Comme tous les Russes en ce moment, elle souffre d’une crise Ă©conomique qui a poussĂ© l’an dernier la Banque fĂ©dĂ©rale a acheter 208 tonnes d’or, portant ses rĂ©serves Ă  – excusez du peu ! – 1437 tonnes. En janvier 2016, elle a poursuivi son marchĂ© dĂ©pensant 800 millions de dollars pour en acquĂ©rir 22 supplĂ©mentaires. La Russie est dĂ©sormais le 6e pays dĂ©tenteur de stocks d’or derriĂšre les USA et leurs gigantesques 8000 tonnes, l’Allemagne, l’Italie, la France et la Chine. Le Kremlin n’aurait-il plus confiance en la monnaie papier de rĂ©serve, les lointains souvenirs des emprunts russes hantant la mĂ©moire des apparatchiks du ministĂšre des finances ?

Le Kremlin, le cƓur de la moscovie, le cƓur de l’empire

DĂšs que l’on dĂ©barque Ă  l’aĂ©roport de Seremtevo, l’image d’Épinal d’une Russie figĂ©e dans un passĂ© soviĂ©tique s’efface pour faire place, comme dans toutes les les grandes mĂ©tropoles du monde, Ă  des clichĂ©s de zones commerciales striĂ©es d’autoroutes charriant des flots de grosses, trĂšs grosses mĂȘme, berlines de toutes marques – les françaises se faisant plus rares que celles sortant des usines de Madame Merkel –peuplĂ©es de magasins affichant leurs enseignes populaires ou de luxe bien connues. Suis-je dans la banlieue parisienne ou dans celle de Houston ? C’est Ă  l’abri de ses hautes murailles rouges que de tyranniques Tsars solitaires ont dĂ©cidĂ© du sort de millions d’ĂȘtres humains. Couloirs, coursives et escaliers des palais et autres Ă©glises bruissent encore des complots et autres assassinats. Franchir la porte – bien gardĂ©e – de la Tour de la TrinitĂ©, c’est relire, mentalement Michel Strogoff, revoir le Docteur Jivago ou le Barbier de SibĂ©rie, sans oublier le merveilleux Volkoff et ses Ă©vocations du pays de ses ancĂȘtres. La cathĂ©drale de l’Assomption et la cathĂ©drale de l’archange Saint-Michel Ă©lancent vers le ciel leurs fins clochers coiffĂ©s des si caractĂ©ristiques bulbes dorĂ©s. Hors les murs sur la place Rouge, c’est l’extraordinaire cathĂ©drale de Basile le Bienheureux Ă©difiĂ©e au XVIĂšme siĂšcle par Ivan Le Terrible, qui n’est qu’un jaillissement de volumes, de formes et qui lance aussi ses bulbes superposĂ©s de toutes les couleurs Ă  l’assaut d’un ciel aujourd’hui immaculĂ©, comme si l’architecte avait donnĂ© libre cours Ă  sa fantaisie aprĂšs avoir absorbĂ© quelques verres de vodka ! Long bĂątiment jaunĂątre ponctuĂ© de colonnes avec en façade un fronton nĂ©oclassique encadrĂ© de caryatides, l’ancien PrĂ©sidium du Soviet SuprĂȘme hĂ©berge actuellement les services de la PrĂ©sidence de la FĂ©dĂ©ration de Russie. Occupant le cĂŽtĂ© gauche de la Place rouge sur une longueur de plus de 250 mĂštres, le GOUM propose Ă  une clientĂšle aisĂ©e ses allĂ©es marchandes couvertes, bordĂ©es de boutiques de luxe oĂč des enseignes bien connues de nos grandes bourgeoises attendent les nouveaux riches, dans ce Nirvana de la consommation haut de gamme. Ici, mais ici seulement, l’occident semble avoir gagnĂ© la partie ! Les Ă©lĂ©gantes jeunes Moscovites comme celles de Saint-PĂ©tersbourg ou des autres grandes villes, perchĂ©es sur leurs hauts talons, sont Ă  la page de la derniĂšre mode et certaines sont ravissantes, d’une beautĂ© Ă  damner tous les Saints de l’Orthodoxie ! Le jour du Seigneur, les Ă©glises sont pleines et le public n’est pas uniquement composĂ© de personnes agĂ©es. De jeunes pionniers en uniforme assistent aux messes. D’ailleurs, Ă  propos d’uniformes, si le nombre de policiers apparents dans les rues ne semble pas supĂ©rieur au nĂŽtre, en revanche, officiers comme soldats sortent en ville en tenue. Chose devenue impensable dans notre beau pays oĂč les permissionnaires rasent les murs en civil, dans les « quartiers difficiles » et autres « zones de non droit.

C’est qu’ici la conception de l’ordre et de la sĂ©curitĂ©, du respect du prochain, n’est pas tout Ă  fait sur la mĂȘme longueur d’ondes que chez nous. Laxisme, connait pas ! SĂ©curitĂ© maximum : il m’a fallu franchir cinq contrĂŽles – cinq Ă©tapes – avant de pouvoir reprendre l’avion du retour ! À l’arrivĂ©e Ă  Roissy, en zone NON Schengen, un fonctionnaire de la PAF regarde distraitement votre passeport. Au dĂ©part de l’aĂ©roport de Pulkovo, celui de l’ex Leningrad, la policiĂšre a mis deux minutes, DEUX minutes Ă  examiner mon passeport et son visa. C’est long
.Et pourtant, je ne suis pas barbu !

Des barbus, la FĂ©dĂ©ration de Russie en a. Elle a cycliquement fait face Ă  des attentats et a menĂ© des combats au Daghestan, dans le Caucase. Tout le monde a en mĂ©moire le drame des enfants de Beslan, massacrĂ©s par des terroristes islamistes en OssĂ©tie du Nord. Le gouvernement russe a laissĂ© au radical PrĂ©sident Kadyrov le soin de rĂ©gler Ă  sa maniĂšre (brutalement !), la question tchĂ©tchĂšne. Au Tatarstan, l’un des sujets autonomes de la FĂ©dĂ©ration, la RĂ©publique exhibe Ă  Kazan sa capitale, Ă  cĂŽtĂ© d’une immense mosquĂ©e jouxtant une non moins grande cathĂ©drale orthodoxe, le tricolore russe et son propre drapeau : vert et rouge, deux bandes Ă©gales horizontales sĂ©parĂ©es par une mince bande blanche, des couleurs identiques au pavillon tchĂ©tchĂšne. Descendants des Mongols qui ravagĂšrent Ă  leurs heures de gloire pratiquement toute la Russie, cavaliers Ă©mĂ©rites, ces tribus ont gĂąchĂ© la vie de la Grande Catherine II et de ses cosaques. L’Union SoviĂ©tique a fixĂ© ce peuple conquĂ©rant sur un confetti et en a fait une sorte de « rĂ©serve » des peuples Tatars. (A ne pas confondre avec les Tatars de CrimĂ©e, gĂ©ographiquement trĂšs Ă©loignĂ©s). C’est que la Russie, si elle est « russe » Ă  80 %, comprend parmi ses 141 millions d’habitants des minoritĂ©s ethniques et cultuelles dotĂ©es de territoires largement autonomes, hĂ©ritage de la lointaine URSS.   Parfois, on peut encore observer des rĂ©actions « soviĂ©toĂŻdes » ou regarder des tĂ©moins immobiles de ces temps passĂ©s figĂ©s dans la pierre, comme les armoiries de l’Union soviĂ©tique gravĂ©es au fronton des ministĂšres ou des universitĂ©s.

Un « étranger » proche qui ne laisse pas Moscou indifférent

La fin de l’URSS en dĂ©cembre 1991 a consacrĂ© la renaissance d’Etats disparus, les pays baltes notamment, l’Ukraine, la Moldavie, l’ArmĂ©nie et la GĂ©orgie. Du magma asiatique musulman, sont nĂ©s l’OuzbĂ©kistan, le TurkmĂ©nistan, la Kirghizie, le Kazakhstan, l’AzerbaĂŻdjan, le Tadjikistan
.Staline, poursuivant ce qu’il savait faire avec ses compagnons du politburo – diviser pour rĂ©gner – agglomĂ©ra des peuples au sein des RĂ©publiques soviĂ©tiques qui n’avaient rien de commun, s’assurant Ă  moindre cout une certaine tranquillitĂ©. La disparition de l’URSS allait ouvrir la boite de pandore dont le conflit ukrainien n’est qu’une queue de comĂšte
.Les divisions internes de l’ex Empire communiste furent reconnues – Ă  tort – par la communautĂ© internationale comme Ă©tant intangibles, des sortes de vaches sacrĂ©es. Ce qui explique la multitude de conflits aux pourtours de l’ex « Empire du mal ».

La Transnistrie, capitale Tiraspol, coincĂ©e entre la Moldavie latino-roumaine et l’Ukraine, peuplĂ©e de Slaves, veut se sĂ©parer du gouvernement de Chisinau (Kichinev), tandis que les Gagaouzes, une minoritĂ© turque autonome, refuserait tout rattachement Ă  la Roumanie Ă  laquelle, pourtant, jadis, cette « Bessarabie » appartenait. Les ArmĂ©niens du Nagorny-Karabakh, enclavĂ©s en AzerbaĂŻdjan musulman, veulent se rattacher, Ă  terme, Ă  Erevan. La guerre vient rĂ©cemment de se rallumer et seule la puissance de Moscou qui fournit des armes aux deux protagonistes est en mesure de calmer le jeu . L’OssĂ©tie du Sud ne rĂȘve que de son rattachement Ă  sa sƓur russe du Nord et, Ă  l’extrĂ©mitĂ© occidentale de la GĂ©orgie, l’Abkhazie conforte son indĂ©pendance, discrĂštement soutenue par les Russes. L’annexion manu militari de la CrimĂ©e, sans aucune victime toutefois, a Ă©tĂ© dĂ©mocratiquement entĂ©rinĂ©e par prĂšs de 80 % des Russes qui y vivent. Ce cadeau fait jadis par l’Ukrainien Kroutchev Ă  son pays natal, n’avait jamais Ă©tĂ© acceptĂ© par les autochtones russes. La base de SĂ©bastopol, entiĂšrement sous souverainetĂ© russe, ne pouvait ĂȘtre qu’un hors d’Ɠuvre
.Poutine a jouĂ© et a gagnĂ©. Ce qui n’a pas plu, mais pas du tout aux puissances occidentales trop attachĂ©es au formalisme des vieilles cartes qu’il faudrait pourtant modifier, calmement, juridiquement, en Asie soviĂ©tique comme en Afrique, pour que les frontiĂšres politiques Ă©pousent un jour, rĂ©ellement, les limites gĂ©ographiques des peuples authentiques qui y habitent. Ce n’est pas encore pour demain. Autre contentieux entre la Russie et les membres de l’OTAN, que le rĂ©cent Conseil de coordination (COR) a tentĂ© de lever, les vols Ă  basse altitude, trop « intĂ©ressĂ©s » semble-t-il, des bombardiers SukoĂŻ SU-24 entre la poche de Kaliningrad et la Pologne. Il faut Ă©galement rassurer la Lettonie et l’Estonie qui ont d’importantes minoritĂ©s russophones chez elles et qui craignent, probablement Ă  tort, un scĂ©nario « à la CrimĂ©enne » .Certes, le destroyer amĂ©ricain USS Donald Cook a Ă©tĂ© survolĂ© Ă  plusieurs reprises, notamment par un hĂ©licoptĂšre KA-27 de lutte anti sous-marine alors qu’il Ă©tait en manƓuvre avec des hĂ©licos polonais, tout comme l’ont Ă©tĂ© la Finlandes et la SuĂšde qui accusent rĂ©guliĂšrement Moscou de violer leur espace aĂ©rien. Les Russes, vieilles habitudes soviĂ©tiques, nient tout en bloc. De toute façon, « pas de quoi fouetter » un chat, et le dĂ©ploiement d’une brigade blindĂ©e amĂ©ricaine en Europe centrale ainsi que celui de 6 chasseurs F-15 en Finlande (non membre de l’OTAN) attestent hĂ©las d’un regain de tension.

Tout le monde s’est tirĂ© une balle dans le pied

Les sanctions dĂ©cidĂ©es par l’Union EuropĂ©enne ont eu des consĂ©quences Ă©normes pour la France. Tout d’abord, l’annulation Ă  grands frais de la vente de deux bĂątiments de commandement et de projection construits Ă  Saint-Nazaire pour la marine de Poutine. Il aura fallu rembourser les acomptes, majorĂ©s des pĂ©nalitĂ©s et les frais de formation des Ă©quipages – normal – sans oublier les frais de maintenance et de« dĂ©russification » des inscriptions, des protocoles et des procĂ©dures. D’autre part, la crise de l’élevage a trouvĂ© en partie sa source dans l’embargo russe dĂ©crĂ©tĂ© en reprĂ©sailles des sanctions Ă©conomiques prises par Bruxelles. (OĂč est notre souveraineté ?….).On a enregistrĂ© une chute de 23 % des exportations françaises de produits agricoles et agroalimentaires l’an dernier et un engorgement du marchĂ©. L’Union EuropĂ©enne s’est vite retrouvĂ©e en situation de surproduction de produits laitiers et de viande de porc. En France, les cochons se vendent mal Ă  des prix trop bas, tandis que nos voisins espagnols et allemands, moins chers, inondent notre marchĂ©. MoralitĂ© de l’histoire, tout le monde est perdant et il faut savoir qu’un marchĂ© perdu gagnĂ© par un concurrent est extrĂȘmement difficile Ă  reconquĂ©rir. Une Russe me disait « qu’avec toutes ces histoires-lĂ , elle ne peut plus s’acheter son fromage français prĂ©fĂ©ré », et que mĂȘme certaines bonnes cuvĂ©es de vin rouge venaient Ă  manquer ! Au-delĂ  de l’anecdote, Il serait temps de revenir Ă  des niveaux de relations raisonnables. Tout le monde s’est emballĂ© Ă  propos de la crise ukrainienne pas tout Ă  fait spontanĂ©e ni dĂ©sintĂ©ressĂ©e et tel a Ă©tĂ© pris qui croyait prendre. Il faut maintenant appliquer les accords de Minsk, tous les accords, mais rien que les accords. Cette histoire empoisonne les relations Euro-Russes et Franco-Russes. La Russie est un magnifique marchĂ© potentiel et il ne faut pas laisser aux seuls Allemands les opportunitĂ©s qui vont se prĂ©senter : ça fait mal de voir que le parc automobile des deux grandes mĂ©tropoles est quasi exclusivement composĂ© de grosses berlines allemandes, japonaises ou corĂ©ennes. Si le temps des Ladas semble fini, celui des BMW et autres MercĂ©dĂšs semble perdurer. La classe supĂ©rieure comme les classes moyennes consomment, ce sont elles qui supportent Ă©lectoralement le pouvoir. Les retraitĂ©s vivent difficilement et doivent, pour beaucoup, trouver un petit boulot : combien de gardiennes de musĂ©es sont des « babas » aux Ăąges incertains. Nous avons, tout naturellement, beaucoup de sympathie pour les trois pays baltes qui ont longtemps souffert de la tyrannie communiste, comme nous avons de l’affection pour la Pologne gouvernĂ©e par le Parti Droit et Justice de Jaroslaw Kaczynski et nous comprenons leur mĂ©fiance Ă  l’égard de l’ours russe. Mais il ne faudrait pas que cette solidaritĂ© nĂ©cessaire entrave notre choix politique Ă  l’égard du grand gĂ©ant de l’Est : pour la paix, la sĂ©curitĂ© et l’équilibre du monde, un monde multipolaire que cela plaise ou non Ă  Monsieur Obama ou Ă  ses successeurs, tout simplement pour nos propres intĂ©rĂȘts mercantiles, il faut rĂ©tablir le dialogue avec les dirigeants russes. D’autant que pĂšse la menace des opaques nĂ©gociations du traitĂ© transatlantique, dit « TAFTA ». EspĂ©rons que la visite en France du PrĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration de Russie prĂ©vue en octobre prochain, permettra de remettre les pendules Ă  l’heure et les compteurs Ă  zĂ©ro. Car aujourd’hui, aprĂšs la disparition du totalitarisme et de l’impĂ©rialisme communistes en Europe, notre « Far West », c’est le « Far East » !

Note

(1) Hongrie, Pologne, Tchéquie, Slovaquie