Le projet europĂ©en est une vieille idĂ©e neuve que l’on a fourvoyĂ© dans le fourrier des idĂ©ologies planĂ©taires-cosmopolites, sans tenir compte de l’ñme des peuples qui composent le vieux continent. Telle est, en substance, la thĂšse dĂ©fendue par Georges Feltin-Tracol dans son dernier opus, L’Europe, pas le monde, sous-titrĂ© « un appel Ă  la lucidité », et publiĂ© par les courageuses Ă©ditions du Lore.

L’Europe, pas le monde de Georges Feltin-Tracol (Éditions du Lore).

L’Europe, pas le monde de Georges Feltin-Tracol (Éditions du Lore).

L’ouvrage, d’une facture luxueuse, imprimĂ© sur papier glacĂ©, se dĂ©coupe en six chapitres balayant l’ensemble des questions irriguant la question europĂ©enne mais toujours tendus, dans un style vif et roboratif, vers la proposition lancinante d’un autre projet europĂ©en « rebelle, anticonformiste et rĂ©fractaire au modĂšle dominant ».

Le moins que l’on puisse dire, lorsque l’on dĂ©bat d’Europe, est qu’un tel sujet, en dehors des cĂ©nacles convertis (« proeuropĂ©ens »), ne risque pas de rencontrer l’assentiment unanime de ceux qui estimeraient, Ă  bon droit, que si l’Europe est une rĂ©alitĂ© historique, ce statut minimal indiscutable (et Ă  peu prĂšs consensuel) n’est, semble-t-il, pas suffisant pour en faire une absolue nĂ©cessitĂ© politique.

Feltin-Tracol est naturellement convaincu du contraire, comme en atteste son ambitieux « Manifeste des refondateurs europĂ©ens » reproduit dans son coruscant recueil. Ainsi, lorsqu’en prĂ©ambule, en appelle-t-il Ă  « refonder » l’Europe, les premiĂšres questions (assez provocatrice, reconnaissons-le) qui nous viendraient Ă  l’esprit, seraient « pourquoi ? Pour quoi faire ? ». Ce Ă  quoi nous rĂ©pondrait-il, avec l’assurance rougie au feu de l’évidence : « quel serait le poids gĂ©opolitique par rapport aux États-Unis, Ă  la Chine, Ă  l’Inde, Ă  la Russie, Ă  l’Afrique, Ă  l’islam » de telle ou telle rĂ©gion indĂ©pendante ou autonome et, a fortiori, de nos pauvres nations acculturĂ©es et dĂ©membrĂ©es ? Il n’aurait sans doute pas tort ; sur un plan relatif.

Notre essayiste est partisan de rebattre les cartes du projet europĂ©en au sein de l’Empire dont « la concrĂ©tisation gĂ©ographique s’appelle le ‘‘grand espace’’ ». Vaste dessein, sauf Ă  prendre garde d’interprĂ©ter au pied de la lettre la logique des « grands espaces » dĂ©crite par le juriste Carl Schmitt. Il importe, en effet, de rappeler que sa thĂ©orie du « Großraum » lui a d’abord servi Ă  prendre acte du dĂ©clin « historiquement inĂ©luctable » du paradigme de l’État souverain tel qu’entendu classiquement par le Jus publicum europaeum jusqu’à 1914. À cette aune, cette thĂ©orie, pour conjoncturelle qu’elle fut alors, s’inscrivait surtout dans une perspective mĂ©thodologique voire heuristique. Comment enrayer la propension Ă  l’universalisme incarnĂ©, Ă  l’époque, par la SociĂ©tĂ© des nations (aujourd’hui par l’ONU) et empĂȘcher, ce faisant, la disparition du politique ? Schmitt estimait que la reviviscence actualisĂ©e de la Doctrine Monroe (1823) appliquĂ©e Ă  des « raum » dĂ©terminĂ©s serait Ă  mĂȘme de retarder (la rĂ©fĂ©rence implicite au « kathechon » chĂšre au juriste est, ici, Ă©vidente) l’effondrement du politique et ajournerait l’avĂšnement d’un gouvernement mondial unifiĂ©. Ce qu’il est advenu du monde aprĂšs 1945, jusqu’à nos jours, semble partiellement avoir rĂ©pondu au schĂ©ma conceptuel schmittien, sans qu’il ait revĂȘtu, dans l’esprit de son concepteur, la moindre finalitĂ© programmatique.

Feltin-Tracol prĂŽne un identitarisme europĂ©en qui, s’il semble parfaitement rivĂ© Ă  un « bioculturalisme » aux apparences des plus ensorcelantes, s’échoue sur les berges utopiques d’un peuple europĂ©en qui n’existe pas. Ce n’est le moindre des paradoxes de l’auteur qui, tout en dĂ©fendant, Ă  juste raison, la diversitĂ© ethnolinguistique des peuples d’Europe, en tient politiquement, in fine, pour une improbable et introuvable « citoyennetĂ© europĂ©enne ». C’est oublier que la citoyennetĂ© est indissociable de l’appartenance Ă  une entitĂ© politique dĂ©terminĂ©e elle-mĂȘme dĂ©limitĂ©e par des frontiĂšres (en l’absence desquelles le citoyen ne se distingue pas de l’étranger, du non-citoyen). Or, une telle citoyennetĂ© (le demos, si l’on veut) ne peut se concevoir, a minima, que par rĂ©fĂ©rence Ă  une homogĂ©nĂ©itĂ© politique d’ordre culturel voire ethnique (l’ethnos), sauf, dans le cas contraire, Ă  juxtaposer des communautĂ©s (le fameux et fumeux « vivre-ensemble ») dont la totalitĂ© (aux vellĂ©itĂ©s sĂ©cessionnistes) ne parvient nullement Ă  confĂ©rer une forme prĂ©cise au corps politique. En outre, nous dit encore Carl Schmitt, le peuple n’est vĂ©ritablement peuple que lorsqu’il a « une conscience politique, c’est-Ă -dire qu’il sait distinguer ami et ennemi » (ThĂ©orie de la constitution, 1928), ce qui implique logiquement qu’il constitue « une unitĂ© politique, une communautĂ© politique » (condition transcendantale d’existence du politique, car « si cette unitĂ© n’existe pas, fĂ»t-ce virtuellement, le politique lui-mĂȘme cesse d’exister ») (La Notion de politique). Or, faire fi de ces caractĂ©ristiques polĂ©miques, revient Ă  vouloir pour l’Europe continentale ce que les belles Ăąmes onusiennes en 1945 imaginaient pour le monde, soit un monde sans conflit oĂč la guerre serait dorĂ©navant considĂ©rĂ©e comme un fait internationalement illicite. D’abord, l’histoire a dĂ©montrĂ© que ce monde irĂ©nique Ă©tait hors de portĂ©e, tel un conte pour enfants, ensuite que l’histoire spĂ©cifique de l’Europe avait dĂ©montrĂ© non seulement qu’elle s’était toujours fait la guerre, d’autre part, qu’elle serait mĂȘme prĂȘte Ă  recommencer pour peu que certains peuples soient entretenus dans d’éternels ressentiments qui, s’avĂ©reraient ĂȘtre de bons adjuvants au ciment national.

Il est donc raisonnablement Ă  craindre que l’europĂ©isme mĂȘme Ă  base organiciste et ethniciste ne soit finalement qu’un universalisme subrĂ©gional Ă  l’échelle continentale. Or, « La promotion d’un vĂ©ritable sentiment continental d’appartenance », comme l’écrit Georges Feltin-Tracol, ne se dĂ©crĂšte pas. Le premier cercle sentimental d’appartenance est d’abord la famille nuclĂ©aire, cercle qui s’élargit Ă  mesure que l’homme prend conscience de ce qui l’entoure, de son environnement proche et Ă©loignĂ©, jusqu’à ce qu’il rencontre des limites qui lui enjoignent d’en rabattre sur ce qu’il maĂźtrise Ă  portĂ©e de main.

Difficile pour un PĂ©rigourdin d’éprouver uniment un attachement Ă©gal Ă  sa terre de naissance tout en Ă©prouvant semblable dilection de cƓur ou de raison vers un antipodique comtĂ© islandais que seul un apprentissage scolaire particuliĂšrement vĂ©tilleux de la gĂ©ographie aurait portĂ© Ă  sa connaissance. Pour preuve d’une aporĂ©tique synthĂšse dialectique europĂ©enne, notre ami croit pouvoir dĂ©passer l’obstacle de la question linguistique (« faux problĂšme », selon lui) d’une putative Europe unie en recourant Ă  une langue officielle qui serait le latin ou l’espĂ©ranto, l’indo europĂ©en reconstituĂ© voire « l’europo inventĂ© par Robert Dun ». L’on mesure, face Ă  de telles propositions, oĂč l’audace visionnaire le dispute Ă  une relative fantasmagorie, que le bout du chemin europĂ©o-continental n’est pas encore atteint, si tant est qu’il le soit jamais


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A propos de l'auteur

Aristide Leucate

Journaliste et essayiste, apporte rĂ©guliĂšrement sa contribution Ă  la presse d’information et d’opinion, de L’Action française 2000 Ă  Boulevard Voltaire. Conjuguant militantisme et rĂ©flexion politiques, il exerce des responsabilitĂ©s au sein d’un parti politique national. Il est l’auteur de trois essais (DĂ©tournement d’hĂ©ritages, prĂ©face de Pierre Hillard et La souverainetĂ© dans la nation, prĂ©face de Philippe Randa). et Dictionnaire du Grand Épuisement français et europĂ©en (PrĂ©face de Pierre Le Vigan).

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