L’élection triomphale et inattendue de Donald Trump, aprĂšs le Brexit, ridiculise un peu plus l’« unanimisme mĂ©diatique » en faveur de sa concurrente et meurtrit durement l’Union europĂ©enne tout en moquant ses dirigeants non Ă©lus. En effet que peut-on dire dans un premier temps, Ă  chaud, de ces Ă©lections ?

Les AmĂ©ricains semblent avoir voulu se dĂ©barrasser d’un systĂšme Ă  bout de souffle et malgrĂ© certaines excentricitĂ©s du show US, semblent aussi vouloir refuser de maintenir en place un systĂšme mondialisĂ© de dĂ©localisation sans limite, qui creuse toujours plus les inĂ©galitĂ©s. L’élection de Trump comme PrĂ©sident montre l’effondrement des partitocraties traditionnelles et ceci peut ĂȘtre perçu comme un avant-goĂ»t de ce qui va se produire en Europe.

Le choix qui Ă©tait posĂ© aux AmĂ©ricains Ă©tait cornĂ©lien : d’un cĂŽtĂ©, l’interventionnisme fou d’une « va t’en guerre », reprĂ©sentante d’un systĂšme Ă  bout de souffle ; de l’autre un candidat anti-systĂšme qui a multipliĂ© les outrances et les provocations pour sortir du lot.

La volontĂ© de Donald Trump d’en finir avec la politique Ă©trangĂšre qui a provoquĂ© le chaos dans le Moyen-Orient, ainsi qu’un rapprochement vivement souhaitĂ© avec la Russie est un premier gage de paix !

Les peuples aspirent tous Ă  une sociĂ©tĂ© plus juste, avec une reprise en main de leur destin, tout en prĂ©servant leur identitĂ© face aux vagues successives d’invasion en cours et veulent voir leurs lĂ©gitimes intĂ©rĂȘts nationaux dĂ©fendus par des politiques rĂ©ellement responsables. On pourrait aussi rajouter : Le refus de disparaĂźtre des « petits blancs » dĂ©classĂ©s, dont le vote s’est rĂ©vĂ©lĂ© plus dĂ©terminant que celui des latinos, une volontĂ© de rĂ©appropriation de la machine « USA » par les AmĂ©ricains, en s’opposant aux dĂ©localisations mortifĂšres, la recherche de la grandeur perdue ET le refus de l’islam et de l’invasion migratoire.

Cette luciditĂ© d’un peuple qui, dĂ©fiant tous les pronostics, affirme dans les urnes son instinct de survie, a lieu quelques mois aprĂšs la surprise du Brexit et plusieurs mois avant les Ă©lections prĂ©sidentielles en France et les Ă©lections lĂ©gislatives en Allemagne. Cette Ă©vidence chronologique, au maximum d’une phase de tension extrĂȘme avec la Russie, inspire certains Ă  Bruxelles dont les yeux se dessillent.

Ainsi, pour Alain Lamassoure [i], l’élection de Donald Trump Ă  la tĂȘte des États-Unis est l’occasion pour l’UE de finir de bĂątir une vĂ©ritable Europe de la dĂ©fense, ainsi qu’une Europe politique. Laissons pour l’heure de cĂŽtĂ© l’Europe politique, pour nous intĂ©resser aux questions posĂ©es au candidat Ă  la prĂ©sidence du Parlement europĂ©en quant Ă  l’Europe de la DĂ©fense, par la revue EurActiv : « La victoire de D. Trump pourrait accĂ©lĂ©rer un phĂ©nomĂšne entamĂ© par ses prĂ©dĂ©cesseurs, Ă  savoir un retour vers l’isolationnisme amĂ©ricain. Obama avait dĂ©jĂ  annoncĂ© et mis en pratique une politique Ă©trangĂšre qui situe les intĂ©rĂȘts stratĂ©giques amĂ©ricains plutĂŽt vers l’ouest, vers le Pacifique et notamment la Chine. Et selon lui, il revenait aux EuropĂ©ens de s’occuper de ce qu’ils appellent l’arriĂšre-cour. Et ils l’ont montrĂ© dans les rĂ©actions aux printemps arabes, dans la guerre de Syrie, et dans le conflit Ukrainien – dans cette partie du monde, c’est aux EuropĂ©ens de jouer les premiers rĂŽles en matiĂšre politique, diplomatique et Ă©ventuellement en matiĂšre militaire, eux-mĂȘmes se tenant en deuxiĂšme ligne. »

Pour Alain Lamassoure « cette victoire de Trump doit ĂȘtre vue cĂŽtĂ© europĂ©en comme une trĂšs grande urgence maintenant pour nous de prendre en main notre propre destin, notre propre dĂ©fense et donc notre propre politique Ă©trangĂšre. Nous n’avons que trop tardé », prĂ©cise-t-il et « il faut rattraper ce retard. »

D’autre part, si « le dernier sommet de l’OTAN a dĂ©cidĂ© de mettre en place un corps de 5 000 soldats qui vont se promener Ă  la frontiĂšre de l’Alliance Atlantique pour faire une sorte de gesticulation face Ă  la Russie de Poutine [
] les AmĂ©ricains n’ont eux, pas voulu faire partie des accords de Kiev qui ont permis de stabiliser le problĂšme ukrainien a dĂ©faut de le rĂ©soudre, et c’est Angela Merkel et François Hollande qui ont nĂ©gociĂ© avec les prĂ©sidents Porochenko et Poutine. »

« Donc c’est une Ă©volution qui Ă©tait dĂ©jĂ  engagĂ©e et qui de toute maniĂšre est irrĂ©versible. Depuis la fin de la Guerre Froide et la chute du mur de Berlin, il n’y a plus ce couplage automatique induit par la menace nuclĂ©aire entre dĂ©fense et survie de l’Europe et des Etats-Unis. [
] et ce qui Ă©tait prĂ©visible depuis vingt-cinq ans, c’est cet Ă©loignement progressif des Etats-Unis qui peuvent maintenant avoir d’autres prioritĂ©s. Et nous n’avons rien fait pour nous y prĂ©parer. Il faut dĂ©sormais urgemment prendre en main notre propre dĂ©fense » et il faut dĂ©sormais « utiliser les dispositions que nous avons introduites dans le TraitĂ© de Lisbonne depuis 2009 pour jeter les bases d’une Europe de la dĂ©fense. C’est maintenant qu’il faut le faire ! »

Toujours selon Alain Lamassoure, « cette Ă©lection doit nous conduire Ă  une profonde remise en cause de la maniĂšre dont nos dĂ©mocraties fonctionnent dans chacun de nos pays. Et au niveau de l’Union EuropĂ©enne, d’achever de bĂątir une vĂ©ritable Europe politique, parce qu’au-delĂ  des problĂšmes de dĂ©fense, on ne peut plus attendre de l’AmĂ©rique que son prĂ©sident dĂ©fende les grandes valeurs dĂ©mocratiques que nous partageons. Pour dĂ©fendre la dĂ©mocratie, les droits de l’Homme, la dignitĂ© humaine, etc., l’Europe va se retrouver extrĂȘmement seule. Et donc nous avons la responsabilitĂ© de reprendre en main notre propre sĂ©curitĂ©, notre propre dĂ©fense, nos propres intĂ©rĂȘts – mais aussi pour ĂȘtre le flambeau de la dĂ©mocratie et de la libertĂ© dans le monde ».

De son cĂŽtĂ©, Michel Barnier [ii], conseil spĂ©cial du prĂ©sident de la Commission sur la question de la dĂ©fense a plaidĂ© pour consacrer jusqu’à 3 Ă  4 milliards d’euros du budget europĂ©en aux enjeux de la dĂ©fense et appelĂ© Ă  mutualiser l’effort de dĂ©fense en Europe, lors d’une confĂ©rence organisĂ©e par le think-tank Europanova, le 15 octobre dernier.

« Nous avons accumulĂ© un retard d’investissement Ă©norme ! » a assurĂ© l’ex-candidat Ă  la prĂ©sidence de la Commission europĂ©enne, en assurant « qu’il fallait de façon urgente utiliser tous les outils disponibles dans l’arsenal europĂ©en pour dĂ©velopper une vraie politique de dĂ©fense. »

Un point de vue a priori soutenu par l’opinion publique française : 6 Français sur 10 se disent convaincus que l’Europe apporte des solutions sur la question de la sĂ©curitĂ©. Le premier enjeu, celui du financement, est selon lui crucial. Il pourrait prendre la forme d’un fonds europĂ©en de dĂ©fense, rĂ©alisĂ© dans l’esprit du plan Juncker.

« On pourrait avoir un budget de 3 Ă  4 milliards d’euros dans le prochain paquet budgĂ©taire. Cela permettrait d’assurer environ un million d’emplois hautement qualifiĂ©s [
] Aux États-Unis, ce sont 18 milliards d’euros qui sont consacrĂ©s Ă  la recherche en matiĂšre de dĂ©fense », a rappelĂ© Michel Barnier, en reconnaissant que l’Europe n’arriverait pas au mĂȘme rĂ©sultat, mais pourrait au moins se dire autonome sur les composants clĂ©s.

« Aujourd’hui, nous avons 6 pays europĂ©ens qui construisent des frĂ©gates militaires, et 23 modĂšles d’hĂ©licoptĂšres. Il faut mutualiser les efforts budgĂ©taires et les concentrer » assure l’ancien commissaire, qui « dĂ©plore que les budgets de dĂ©fense en Europe se consacrent Ă  55 % en dĂ©penses de ressources humaines, contre seulement 33 % aux États-Unis. »

Selon Michel Barnier toujours, « la crĂ©ation de brigades communes pourrait rĂ©pondre Ă  l’éclatement actuel des capacitĂ©s militaires. La coopĂ©ration structurĂ©e est un des outils disponibles pour les États qui le souhaitent, qu’il serait possible de mettre en place entre Allemands, Italiens, Français et Polonais. »

Quant aux consĂ©quences du Brexit, l’ancien Commissaire europĂ©en estime que « sur la dĂ©fense, c’est Ă  la fois grave et Ă  la fois avec moins de consĂ©quences que pour les autres sujets, pour eux et pour nous » et que « les Anglais n’ont jamais voulu ĂȘtre dans des opĂ©rations communautaires, et se sont toujours opposĂ©s Ă  l’idĂ©e d’un QG europĂ©en », dont l’idĂ©e a Ă©tĂ© remise sur la table le 14 septembre dernier lors du discours sur l’État de l’Union de Jean-Claude Juncker.

Sur la question de la crĂ©ation d’une armĂ©e europĂ©enne, Ă©voquĂ©e par Juncker, M. Barnier a indiquĂ© que le mot avait Ă©tĂ© prononcĂ© pour tĂąter le terrain, mais que « le sujet n’était pas d’actualitĂ© pour une question de souveraineté » : il faudrait en effet pour cela changer les traitĂ©s.

En revanche, il a estimĂ© que l’Eurocorps, Ă  Strasbourg, qui participe rĂ©guliĂšrement Ă  des opĂ©rations de l’OTAN, est la bonne formule.

Enfin, l’ancien commissaire a clos son intervention en faisant rĂ©fĂ©rence Ă  la dĂ©claration de Saint-Malo signĂ©e par Tony Blair et Jacques Chirac en matiĂšre de dĂ©fense, qui faisait rĂ©fĂ©rence Ă  une stratĂ©gie « autonome et solidaire ». « Si nous ne sommes pas ensemble, nous sommes foutus » a rĂ©sumĂ© le conseiller de la Commission europĂ©enne.

La position de Messieurs Juncker, Barnier et Lamassoure tous trois europhiles et atlantistes, reprĂ©sente certes une prise de conscience intĂ©ressante et une avancĂ©e urgente et nĂ©cessaire et le gĂ©nĂ©ral de Gaulle s’en rĂ©jouirait certainement.

NĂ©anmoins, comme semble l’entendre Michel Barnier, nous sommes trĂšs loin du compte et l’instauration d’une rĂ©elle dĂ©fense europĂ©enne convaincante et efficace, ne pourra en aucune maniĂšre faire l’économie de rĂ©flexions approfondies sur les questions suivantes : une dĂ©fense europĂ©enne rĂ©ellement indĂ©pendante, prenant acte de l’éloignement amĂ©ricain, ou soumise Ă  l’OTAN ?

Une dĂ©fense effectivement europĂ©enne et continentale avec les pays fondateurs et la Russie ou une dĂ©fense europĂ©enne distendue avec l’ensemble des États membres, dont certains violemment anti-russes ? La mutualisation des armements oui, elle est indispensable, mais quid des commandes systĂ©matiques de matĂ©riels amĂ©ricains de certains pays ?

L’exemple de la Pologne est ici Ă©difiant : la veille de son adhĂ©sion Ă  l’UE en mai 2004, elle dĂ©nonce le projet d’achat d’avions de chasse français et au mois d’octobre 2016, elle met fin, en violant son propre engagement, au projet d’accord d’achat d’hĂ©licoptĂšres Caracal, dont la production avait dĂ©jĂ  commencé ?

Quid du siĂšge permanent de la France au Conseil de sĂ©curitĂ© de l’ONU et quel rĂŽle particulier et fort serait appelĂ© Ă  jouer notre pays, en s’appuyant sur l’Allemagne, dans le cadre d’une vĂ©ritable dĂ©fense europĂ©enne ?

Qu’en serait-il des conditions d’utilisation des vecteurs nuclĂ©aires français eu Ă©gard Ă  la position particuliĂšre de la France, 3e puissance nuclĂ©aire militaire au monde, en termes de missiles intercontinentaux ?

À supposer que des rĂ©ponses, puis qu’un accord soit obtenu sur ce qui prĂ©cĂšde, comment confirmer une conception multipolaire europĂ©enne de dĂ©fense, indĂ©pendante, sans un nouveau traitĂ© entre Ă©tats europĂ©ens prenant pleinement en considĂ©ration notre interdĂ©pendance avec la Russie et nos liens anciens avec les Etats-Unis ?

En Ă©pilogue, afin de mieux comprendre, par certains exemples, quels dĂ©fis majeurs, urgents et divers reprĂ©sente une vĂ©ritable dĂ©fense europĂ©enne, nous rappellerons l’économie gĂ©nĂ©rale de l’intervention de Jean-Luc Schaffhauser[iii] le 10 novembre, devant la sous-commission DĂ©fense du Parlement europĂ©en :

– en matiĂšre de coopĂ©ration europĂ©enne, le projet d’avion Eurofighter, plurinational, est un Ă©chec patent, alors que le Rafale existe, qu’il est unique au monde par ses performances techniques et qu’il a coĂ»tĂ© beaucoup moins cher que son concurrent ;

– l’Europe attend toujours le projet de porte-avions commun, entre la France et le Royaume-Uni ;

– des pistes intĂ©ressantes, selon la loi du possible, devraient consister en des travaux communs dans le cadre de l’institut franco-allemand de Saint-Louis et dans le dĂ©veloppement d’une vĂ©ritable politique europĂ©enne de dĂ©fense en matiĂšre de cyber-sĂ©curitĂ©, en en maĂźtrisant tous les stades, toute la chaĂźne, car sans une maĂźtrise totale, dont bien sĂ»r les constituants matĂ©riels (puces, routeurs, etc.), nous sommes tous Ă  la merci d’un agresseur puissant et nous risquerions un Ă©chec total, par une prise de contrĂŽle d’une puissance Ă©trangĂšre. Il nous faut ici au niveau europĂ©en, d’urgence, une injection de 200 milliards d’euros, dans ce secteur d’activitĂ© et dans le cadre des travaux de l’Institut Saint-Louis, alors que nous n’avons pas hĂ©sitĂ© Ă  injecter 1 000 milliards d’euros pour sauver les banques ;

– En terme budgĂ©taire, mĂȘme si la France doit s’obliger Ă  une rĂ©duction planifiĂ©e de son dĂ©ficit budgĂ©taire, si celle-ci durant les 30 derniĂšres annĂ©es, avait consacrĂ© la mĂȘme proportion de sa richesse Ă  la dĂ©fense nationale que l’Allemagne, son dĂ©ficit public serait Ă©quivalent Ă  celui de la RĂ©publique fĂ©dĂ©rale ; Ă  propos de l’Allemagne, il faut d’ailleurs s’étonner que les appels d’offres publics dans ce pays, en matiĂšre de dĂ©fense, soient ouverts Ă  tous, au lieu d’ĂȘtre rĂ©servĂ©s aux entreprises europĂ©ennes.

Notes

[i] Alain Lamassoure est eurodĂ©putĂ© membre du Parti populaire europĂ©en (PPE). TrĂšs proche d’Alain JuppĂ©, il est candidat Ă  la prĂ©sidence du Parlement europĂ©en, qui devrait changer en janvier 2017.

[ii] déclarations reprises par EurActiv.

[iii] Membre du Groupe « Europe des Nations et des Libertés » au Parlement Européen.

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