16 septembre 2016

Prémisses de la guerre révolutionnaire

Par Louis-Christian Gautier

Louis-Christian Gautier propose aux lecteurs d’EuroLibertés un « récit historique » en plusieurs épisodes : « Naissance de la propagande de guerre : un « incident de frontière » à l’origine de celle de Sept Ans (1756-1763) et ses conséquences inattendues, lointaines et actuelles. »

Récit de l’anglophobie (épisode 1),cliquez ici. ; Récit de l’anglophobie (épisode 2), cliquez ici ; Récit de l’anglophobie (épisode 3), cliquez ici ; Récit de l’anglophobie (épisode 4), cliquez ici, cliquez ici ; Récit de l’anglophobie (épisode 5), cliquez ici ; Récit de l’anglophobie (épisode 6), cliquez ici.

Lorsqu’en 1763 la France et l’Angleterre eurent signé la Paix de Paris qui mettait fin à la Guerre de Sept ans, on assista à un revirement brusque dans l’attitude vis-à-vis de l’ennemi d’hier (et de demain). Jumonville ne fit plus recette, et Lefebvre de Beauvray, qui peu avant parlait encore de « race parjure », donnait le ton :

« Le Français et l’Anglais, par les talents unis.

Émules en tous temps, trop souvent ennemis… »

Les « barbares » devenaient civilisables.

Lesuire l’imitera dans une version révisée de ses Sauvages de l’Europe, publiée en 1780 : l’Angleterre y est devenue « une nation rivale, que nous devons estimer, car elle nous est comparable sur de nombreux points. »

Il est vrai qu’entre-temps était intervenue la Guerre d’Indépendance, terminée entre Anglais et Franco-espagnols par le traité de Versailles de 1783. Et que si celle-ci avait été encore menée contre le « barbare anglais », le chef des « Insurgents » que soutenait la France n’était autre que l’ancien « chef barbare », comme le qualifie Bell. Cependant, selon cet auteur, les publicistes français ayant souvent écorché le nom de Washington, on ne fit que rarement le rapport entre le meurtrier de Jumonville et le futur premier président des États-Unis. Néanmoins nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’au moins les dirigeants de la France de Louis XVI étaient mieux informés, et que ceci peut expliquer le bémol mis à la propagande anglophobe officielle.

Toujours est-il que l’on se contenta alors d’accuser les Anglais de fierté excessive et de volonté de dominer les mers : le flot d’injures déversé à l’occasion de la Guerre de Sept ans était loin.

Ce n’est pas pour autant que l’on avait renoncé en France aux campagnes d’opinion, mais elles avaient changé de ton, passant de ce que nous appellerons le « patriotisme négatif » au « patriotisme positif » : au lieu de vilipender l’adversaire, le ministre Vergennes faisait appel par voie de presse à la générosité des sujets pour équiper la marine de guerre, et mettait en valeur les exploits des combattants français.

À ses débuts, la Révolution française ne prônait pas la guerre entre nations. Au contraire, l’Assemblée constituante « déclarait la Paix au Monde », et Barère, le futur éradicateur de la Vendée, lançait cette interrogation : « Quel peuple ne désirerait pas devenir français ? »

En quelques années, ces peuples qui n’avaient pas été séduits par le credo révolutionnaire allaient être convertis à la pointe des baïonnettes, et plusieurs d’entre eux se retrouver pour quelques temps à l’intérieur des limites de nouveaux départements : ils étaient devenus français.

Les opérations militaires tournant mal, la Convention redécouvrit les recettes xénophobes de la Guerre de Sept ans. Et même en inventa d’autres, en particulier visant les étrangers résidant en France. Ainsi un projet non concrétisé était de les obliger à porter en permanence comme signe distinctif un brassard tricolore.(1)

De nouveau on déclara que l’Angleterre s’était mise d’elle-même au ban de l’humanité. Le Club (!) des Jacobins insistait sur le fait qu’une haine inextinguible séparait les Anglais des Français : la notion d’ennemi héréditaire, sinon le mot, était déjà présente. Le 30 janvier 1794, Robespierre déclarait : « Je n’aime pas les Anglais, car le mot même évoque pour moi l’idée d’un peuple insolent qui ose faire la guerre à un peuple généreux qui a recouvré sa liberté… jusqu’à ce que ce peuple renverse son gouvernement… je lui vouerai une haine implacable ». Saint-Just renchérissait en ressortant la formule « autre Carthage ». Un Club de province vouait « une haine éternelle à cette race de cannibales » : cette fois les publicistes de Louis XV étaient dépassés.

Barère fera un rapport sur Les crimes anglais contre le peuple français : on n’était pas loin de l’idée de crime contre l’humanité. Le même demandait que « les jeunes républicains apprennent la haine du nom Anglais en tétant le lait de leur mère ». Le mot « haine » revient comme un leitmotiv dans les déclarations de l’époque, celui de « barbares » aussi.

Que de chemin parcouru depuis les premiers jours de la Révolution, où la monarchie parlementaire anglaise semblait le modèle à imiter. Les révolutionnaires français ont peut-être été cruellement déçus, d’autant plus que dans leur imaginaire la souveraineté populaire était déjà réalisée en Angleterre, donc son peuple était responsable de l’attitude de ses gouvernants.(2) On revenait ainsi à la guerre d’une nation dans son ensemble contre une autre.

On repeignait donc le diable au mur, en forçant un peu le trait : comme nous l’avons vu au début de cet article, Rouget de Lisle n’était pas allé chercher loin son inspiration. Quant à l’inépuisable conventionnel Barère, il reformulait : « C’est une tribu étrangère à l’Europe, étrangère à l’humanité. Elle doit disparaître ». Sauf à attribuer ceci à une obsession purificatrice de celui qui déclarait aussi à la tribune « Détruisez la Vendée ! » La Convention voyait même plus large : en 1794, un rédacteur anonyme établira une sorte de programme visant à « ruiner » les Pays-Bas, abattre la maison royale d’Espagne et conquérir la Prusse. Quant aux Autrichiens et aux Anglais, ils devaient être « exterminés ».(3)

 

Notes

  • Au Moyen Âge, les Juifs étaient astreints au port d’une rouelle jaune, qui réapparaîtra sous forme d’étoile de David lors de la IIe Guerre mondiale : rien de nouveau.
  • C’est du moins la théorie de Sophie Wahnich dans L’impossible citoyen.
  • L’historien américain Bell cite ses sources : Archives du Ministère des Affaires étrangères, mémoires et documents, 651 fol. 239.
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    Philippe Randa,
    Directeur d’EuroLibertés.

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