L’AmĂ©rique de Barack Obama et de Lady Gaga n’est pas celle qu’on aime. On va parler de celle qu’on aime. Nous l’avons abordĂ©e dans un rĂ©cent ouvrage (1). C’est celle d’Elvis Presley et des westerns.

Elvis a tournĂ© plus de trente films. Produits commerciaux conçus pour ses fans et couplĂ©s Ă  un album, ils sont inĂ©gaux, parfois ennuyeux, parfois extraordinaires. Mais notre star a donnĂ© le meilleur d’elle-mĂȘme : Kid Galaad, King CrĂ©ole, Blue Hawaii, GI Joe sont des Ɠuvres sans prĂ©tention ou presque, qui gagnent Ă  ĂȘtre vues et revues. Notre hĂ©ros s’est glissĂ© dans chaque monde avec une belle facilitĂ©, et de ce point de vue il n’était pas du tout amĂ©ricain, il Ă©tait bien le monde, une maniĂšre de rĂ©incarnation de Krishna, un dieu hindou (il en a mĂȘme parfois les traits avec son sang français et cherokee) revenu sur terre pour dĂ©verser un peu de bonheur et de sage luciditĂ©.

Elvis aussi a incarnĂ© des rĂŽles magiques au cinĂ©ma, un cinĂ©ma de l’ñge d’or filmĂ© encore en cinĂ©mascope, avec de belles plages, des lieux mythiques, de belles demoiselles Ă  conseiller, des situations archaĂŻques : le hĂ©ros grec sportif ou musicien ! Innocent, mais pas benĂȘt ; gentil, mais pas faible ; douĂ©, mais pas grossier, Elvis a tout pour plaire, et c’est un miracle que de voir avec quelle rapiditĂ© ce gĂ©nie de la simplicitĂ©, ce Victor Hugo du rock et du charme, put s’adapter Ă  des civilisations diffĂ©rentes.

Dans le film tournĂ© Ă  Acapulco, rĂ©alisĂ© par le lĂ©gendaire Richard Thorpe (Les chevaliers de la table ronde, Ivanhoé ), Elvis flirte avec Ursula Andress, bien plus belle que dans le James Bond tournĂ© Ă  cette Ă©poque aussi dans les Ăźles. Le pĂšre de la Belle est un cuisinier français et le hĂ©ros est Ă  la fois un plongeur Ă©mĂ©rite des rochers cĂ©lĂšbres (la Quebrada) – et le chanteur bien-aimĂ© qui s’intĂšgre paisiblement Ă  son hĂŽtel de luxe, mais aussi au paysage aztĂšque et Ă  la petite civilisation hispanique.

La performance athlĂ©tique accompagne presque toujours la performance musicale dans le cinĂ©ma de notre idole des jeunes. Sans oublier la performance Ă©thique. Il est toujours amoureux d’une seule Ăąme (ou d’un seul corps) et ne batifole jamais longtemps. Et quelles chansons ! Son initiation par le plongeon est trĂšs bien expliquĂ©e par mon maĂźtre V. Magnien, hellĂ©niste et spĂ©cialiste des MystĂšres d’Eleusis. Le saut dans la mer est en effet une initiation spirituelle.

Dans Blue Hawaii, notre prĂ©fĂ©rĂ©, Elvis revenu des armĂ©es, cĂ©lĂšbre une grand-mĂšre paĂŻenne des Ăźles matriarcales, rompt avec son milieu bourgeois anglo-saxon, Ă©pouse sa belle mĂ©tisse franco-hawaĂŻenne (quelle chanson de mariage !), rĂšgle par la fessĂ©e des adolescentes blondes, Ă©mĂ©chĂ©es et proches de la Lolita de Kubrick, et fait bouger les sables et les ondes avec brio. Il cĂ©lĂšbre mĂȘme l’appĂ©tit d’un de ses copains, un gros hawaĂŻen (Ito eats) avec une chanson bourrĂ©e d’onomatopĂ©es. Elle dure une minute treize et c’est souvent en moins de deux minutes qu’Elvis nous transporte. Les paysages sublimes sont ici justement filmĂ©s par Charles Lang et pour nous c’est un des beaux cinĂ©mascopes de l’histoire du film.

Elvis retrouvera HawaĂŻ dans deux autres films ; il y cĂ©lĂ©brera les crevettes, les toutous (dans un hĂ©licoptĂšre !), la pĂȘche et le gĂ©nie maritime dans une belle chanson hauturiĂšre et virile, bien majestueuse (Thanks to the rolling sea). RĂ©pĂ©tons-le : il s’intĂšgre, il absorbe
 Il est un vrai buvard et retire le suc et la moelle de chaque culture. Dans un autre film sur Hawaii, il cĂ©lĂšbre les tambours des Ăźles (Drums of the Island), dans une chanson superbe qui fait Ă©cho au taiko de Kurosawa et du cinĂ©ma japonais. Dans ces films, on sent qu’il s’entend mieux avec le gĂ©nie hawaĂŻen qu’avec la matrice consumĂ©riste anglo-saxonne (le syndrome Melville ou Segalen
). Tout en Ă©tant un bon chrĂ©tien, il assume son vrai destin de divinitĂ© paĂŻenne du bonheur. Car Elvis, c’est notre Balder. Le spectacle et la danse viennent avec lui. On note dans ses films un grand respect pour la fĂȘte traditionnelle hawaĂŻenne.

Mais Elvis comme amĂ©ricain mimĂ©tique des Temps de la Fin s’impose oĂč que ce soit. Son gĂ©nie s’affirme encore plus dans GI Joe tournĂ© en Allemagne oĂč il chante et danse dans un thĂ©Ăątre de marionnettes, comme s’il vivait lui-mĂȘme le texte Ă©loquent de Kleist sur le thĂ©Ăątre. Il chante et danse avec la poupĂ©e, accompagnĂ©e d’un petit accordĂ©on, et c’est tout bonnement extraordinaire. C’est la chanson Wooden heart, cƓur de bois, qui le voit atteindre des sommets germaniques avec une facilitĂ© dĂ©risoire.

TrĂšs bon sportif, pilote ou boxeur sur commande, Elvis tape sur tout ce qui bouge dans le rock du bagne. Il tourne Kid Galaad, l’histoire d’un jeune champion, dans une station des Rocheuses. Et voilĂ  qu’on se donne la peine de nous expliquer la signification du nom de Galaad et des chevaliers de la table ronde au dĂ©but du film !

Elvis est un champion gentil comme le suprĂȘme hĂ©ros qui de la chevalerie aurait toute la seigneurie. Le dĂ©but de ce bon film montre Elvis maĂźtre du monde Ă  l’arriĂšre d’un simple camion, car l’homme qui n’a rien (nothing), mais se met Ă  chanter (sing), est le roi (King), le roi naturel du monde. Nous avons tous vĂ©cu la situation mais comme c’est plus vrai lorsque c’est lui : « The man who can sing/when he has nothing/is a king. »

Elvis et les femmes : bon gars, il finit toujours par se marier avec celle qui l’aime le plus et le rĂ©clame, mais on se doute que cela dure la fin d’un gĂ©nĂ©rique. Pour le reste, on peut aimer sa maniĂšre de s’en dĂ©barrasser quand elles se font pressantes (rĂ©volution sexuelle oblige) et le goĂ»t qu’il a pour certaines professeures et psychiatres belles et blondes comme dans Kid Galaad, Blue Hawaii ou Amour sauvage (sublime Hope Lange qui reviendra hanter la mĂ©moire cinĂ©matographique de Davis Lynch trente ans plus tard). On retrouve simplement ici cette quĂȘte de l’ÉgĂ©rie, de la femme supĂ©rieure intellectuellement, un peu plus ĂągĂ©e.

Tous ces films sont lisibles symboliquement. Dans Blue Hawaii, sa mĂšre insupportable est l’impressionnante actrice anglaise Angela Lansbury qui jouera un an plus tard la gĂ©nitrice possessive du tueur fou du candidat mandchourien (parabole sur les programmations CIA de l’époque, le MK-Ultra et tout ça). C’est l’ùre de la mĂšre emmerdeuse qui va dĂ©vorer le monde, l’ùre de la mĂšre Ă©tasunienne et saturnienne dont mĂȘme Almodovar a fini par se moquer (chaque mĂšre divorcĂ©e s’efforce de faire de son fils un gay !). Celle dont Chesterton disait en arrivant en AmĂ©rique qu’elle transformerait le monde en garderie.

Cet homme Ă©tonnant simple et hĂ©roĂŻque, d’une beautĂ© qui devenait parfois stupĂ©fiante, surnaturelle, n’avait pas la grosse tĂȘte. Il est restĂ© brave et gentil jusqu’au bout, Ă  mille milles de l’arrogance assurĂ©e de tous ceux qui lui ont succĂ©dĂ©. John Lennon disait qu’avant Elvis il n’y avait rien ; aprĂšs lui il n’y a pas eu grand-chose. On en parlera toujours d’Elvis, on en parlera dans mille ans comme d’Achille ou de Galaad.

Note

(1) Le paganisme au cinéma, Nicolas Bonnal, Dualpha. Pour commander ce livre, cliquez ici.

Le paganisme au cinéma, collection « Patrimoine du spectacle ».

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